Je n’écris jamais rien sans musique. Toujours une chanson, souvent une chanson triste, c’est selon. Là c’est Cabrel, celui qui a bercé mon enfance, mon adolescence, celui dont j’écoute toujours les mélancolies, comme d’habitude : le soir, seul dans mon petit bureau de la rue Monsieur le Prince, une clope au bec. Il dit « répondez-moi », il dit « je pense encore à toi », il dit « petite marie », il est la mort de Lara, il est la famille, il est mes vacances, mes souvenirs, il est comme des nuits blanches endormies à l’écouter, en pleurant parfois, en regrettant, souvent.
« Mais le matin vous entraîne en courant vers vos habitudes
Et le soir est branché sur les antennes de votre solitude
« Pour s’effleurer la main, il faut des mots de passe
Comme un discours politique soigneusement calculé, le texte répond à chaque ressentiment. Alors que dans le boulot tout change, tout devient plus exigeant, plus réfléchi, plus sérieux, alors que les nouveautés s’enchaînent comme autant de brasiers à éteindre, je replonge dans mes vieilles amours, aussi facilement que dans mes vieilles mélodies, je redeviens l’enfant que j’ai toujours connu, colérique, seul et résolument tourné vers le passé, quand aujourd’hui les « prescripteurs » sont toujours plus obsédés par l’avenir. Nathalie dit souvent que je suis « très classique » : c’est vrai, je suis un vieux, un romantique, pas un homme du futur, je déteste le futur, je suis de ceux qui disent que c’était mieux avant, tout en gardant la conviction que le meilleur reste à venir.
Pour moi le passé est comme un film d’horreur. Comme s’il n’y avait pas eu de jours heureux, alors que si, bien sûr, ils ont eu lieu, mais ma mémoire n’imprime que la violence, les échecs, toujours un sentiment d’impuissance face à la détresse des autres, qui revient sans cesse, sans cesse je me vois comme dans un rêve, spectateur des maladies, des accidents. Un petit garçon prostré dans un coin, qui ne peut rien faire « pour aider », parce qu’il est tout simplement bien trop lourd pour se détacher du sol, parce qu’un être secret lui appuie sur les épaules, tellement fort que ça lui fait mal, tellement fort qu’il ne peut plus bouger, contemplant avec torpeur l’effondrement d’un monde qu’il cherche encore.
Mais à quoi peuvent bien me servir ces digressions abstraites, cette philosophie de comptoir ? Quelle est cette thérapie auto-administrée en consultations publiques sur cette horreur de « toile » ? Et qui comprend. Quand je pianote ainsi sur ce clavier qui fait trop de bruit je ne réfléchis à rien, ça sort sans avoir tourné sept fois, parfois même sans être relu. Là je ne relirai pas. Et est-ce qu’il y a « du sens » ? C’est une autre obsession des travailleurs de la fiction : « donner du sens ». Dans la pub, dans la mode, dans le luxe, dans toutes les réunions, il faut toujours « donner du sens ». C’est horrible. Qu’y a-t-il de plus jouissif que les actes et les paroles qui n’en ont aucun, rien n’est plus agréable que d’être un inconscient. C’est vivre dans les airs.