comme un soleil d’hiver

Posté par charlesconsigny le 17 novembre 2009

Le verbe est maladroit, la démarche est branlante, dans le fantôme de l’homme passent les ombres, les songes, de souvenirs brûlants, d’une plage où bien seul je contemple la mer, d’un horizon livide qui m’annonce une rancœur.

Petit garçon blessé, je cours sur le rivage, affamé d’un amour que l’on m’a pris de force, je cherche dans les yeux, dans les miens, ceux des autres, je cherche la lueur d’une vie dans l’époque ; il n’y a que des cadavres, ectoplasmiques figures d’un port sans départs, je ne cherche plus rien car rien n’est à trouver.

Je regarde les gens lorsque la terre m’échappe, je les vois au passé. Quand mes pupilles fendues s’attardent sur le Ciel, je sens mon corps trembler dans le silence des morts, mais je les vois pourtant qui m’appellent en hurlant, qui me commandent d’aimer avant d’aller dormir. Et le cœur harassé d’une fatigue complète, j’ai les jambes qui s’envolent et les bras qui caressent, touchant du bout des doigts le rêve inanimé de ses petites joues rose, mes lèvres baisent le front de Dieu qui me regarde, j’incline enfin ma tête et je plie mon orgueil, le doigt plonge dans ma plaie comme le sien s’y hasarde, la pudeur des beaux jours, comme un arbre sans feuille, me prie d’aller marcher dans le froid qui attend, tapi autour de moi dans les buissons ardents, ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.

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plaidoirie

Posté par charlesconsigny le 28 octobre 2009

C’est con mais là je viens de me relire, enfin de lire le texte que j’ai posté il y a plusieurs jours, en dessous de celui-là, et j’en suis plutôt content. D’habitude je ne suis pas fier, ou pas tellement, de ce que je fais. Par exemple, Spring j’en suis content dans son ensemble, dans l’œuvre que ce magazine représente, mais je ne suis satisfait d’aucun numéro précisément. D’ailleurs je n’aime pas le prochain non plus. Je n’en aime aucun depuis sa création, et ce doit être ce qui fait que j’ai sans cesse envie d’en faire un autre quand l’un vient de naître. La comparaison avec les enfants n’a pas lieu d’être ici, alors je vous défends d’y voir une allusion quelconque ni de vous poser vous-même la question est-ce qu’on fait un autre enfant parce qu’on kiffe pas celui qui vient de sortir à 100%. J’écris un peu avec mes pieds, voire avec mes palmes, ces derniers temps, ma grand-mère me l’a fait remarquer, elle m’a dit que depuis quelques semaines c’était « moins écrit » ce blog, et comme elle a senti que ça me faisait de la peine, moi qui ai toujours peur d’être sur une pente sans la gravir, elle a embrayé en me disant que quand même, si elle était une fille qui avait mon âge, à la lecture de ce blog elle chercherait mon adresse par tous les moyens pour venir m’épouser. Ça, c’était plutôt une satisfaction. Hier j’ai vu Kappauf qui n’a pas hésité à me balancer qu’il ne m’avait jamais vu aussi bouffi et déprimé, il m’a dit arrête de boire et ne vois plus de psychiatre, regarde ton état après quatre séances, regarde ce fantôme que tu es devenu. J’ai réfléchi une partie de la nuit à ses paroles, après l’avoir eu au téléphone pendant près de quatre heures, chacun dans nos chambres respectives, chacun dans nos vies respectives, lui quarante-huit ans, dans le salon immense où il a posé son lit, avec ses trois portables et sa nounou qui tourne dans le grand appartement du boulevard Saint Germain, moi vingt ans dans ma cellule de moine, petit bout du joli duplex familial que nous occupons dans le Marais de Paris avec toute la famille. J’ai réfléchi donc, et conclu qu’il avait raison, et j’ai décidé que j’allais planter ma psy et arrêter de boire, parce que, c’est vrai, les névroses d’un esprit torturé ne s’arrêtent jamais, pour le meilleur et pour le pire. Ce soir là Karine est passée, Karine de Stiletto, à force cela pourrait devenir son nom de famille, l’archiduchesse Karine de Stiletto, elle avait l’air épuisé, parce qu’elle ne dort pas, n’y arrive pas. La crise malmène les petites fées des kiosques, probablement un peu trop, c’est pour ça que je continue à gueuler sur les annonceurs, à les engueuler pour de vrai, quand ils me disent que cette année ils ne prendront que Elle, Madame Figaro et Vogue. Là oui, cela peut être n’importe quel dir’com ou planneur média, cela peut être une attachée de presse sans pouvoir sur la décision ou le président de sa boîte, je pousse une petite gueulante autoritaire comme mon père m’a si bien appris à les pousser, une gueulante sincère, dans le téléphone ou en face je tonne, je canonne, ce qui du haut de mon âge de poussin pourrait passer pour immonde prétention, mais comme c’est sincère et que comme tout cri qui se vaut, ça vient du cœur, l’interlocuteur, parfois tremblant, comprend. Et comprendre, c’est un peu dire oui.

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une frénésie

Posté par charlesconsigny le 19 octobre 2009

Puis j’ai entamé une grande phase de doute. Les aléas de la vie forcent parfois à remettre en question l’ensemble de son existence depuis la naissance : qui suis-je, ou vais-je, avec qui, pour servir quoi, combattre quoi et contre qui, pour qui. Qui sont mes amis, suis-je heureux avec eux, est-ce que j’aime vraiment ces gens ? Et ma famille, est-ce que je la connais, comment tout ce monde me perçoit-il ? Le nombre de points d’interrogation dans ces quelques lignes suffit à se rendre compte que mon inconscient se pose pléthore de questions. Sur mes cigarettes, il y a écrit « Liberté toujours ». J’aime ce slogan lourd de sens, appréhendable de plein de façons différentes, dix lectures pour deux mots. Je ne sais pas si je suis libre, les gens libres vivent sans loi, ils n’ont pas d’ancrage : j’ai grandi dans un pays où les flics font ce qu’ils veulent et où les juges mettent facilement les prévenus en prison, dans un pays où la dépense publique, dont les recettes sont des ponctions mortelles sur son peuple, n’est contrôlée par personne. La Cour des Comptes, avec son « premier président » dépressif, n’est qu’une vaste fumisterie. Ce week-end j’ai découvert le verbe de Samuel Benchetrit, que je pensais être une infamie, et j’ai appris par cœur Nantes, la chanson de Barbara. Ça ne m’a sans doute pas avancé à grand-chose, ça ne m’a sans doute avancé à rien. Quand je lis j’ai envie d’écrire et quand j’écoute j’ai envie de chanter, ce qui doit être de l’égocentrisme. Peut-être, peut-être aussi est-ce une volonté de créer, même des daubes, même juste pour soi, parce qu’après tout ce blog c’est un peu juste pour moi, c’est en quelque sorte une masturbation, je m’écris puis je me lis puis je me publie, pour savoir à quoi je pense. Là, c’est peut-être de la schizophrénie. Je sais écrire schizophrénie tout seul sans que « grammaire et orthographe » ne le souligne en rouge. Là c’est de la fierté, toute petite, mais de la fierté quand même. Je regrette un peu les années de fête. Là, j’ai arrêté de faire la fête. Parce que je n’ai plus d’argent, parce que je n’ai plus de scooter, parce que mes acolytes de nuit se sont exilés à l’étranger, ont arrêté aussi ou sont devenus glauques. Il y avait une période où on allait tous les soirs au Social Club, puis une période où on se réunissait chez Paloma, chez Enzo, chez Alix, chez Mathilde, chez Nina, ou chez moi, puis une période où on était ivres dès trois heures de l’après-midi sur la terrasse d’un château dans le Jura, puis une période où on allait tous les soirs au Cha Cha, puis une période où j’ai fini par me faire chier partout, suivie d’une période, celle que nous vivons en ce moment, où je ne suis plus sorti nulle part ni chez personne. Il y avait une période où j’étais amoureux, une période où l’on m’aimait aussi, puis une période où l’on ne m’aimait plus, là j’avais envie de me pendre, ou de tout arrêter et partir loin, au lieu de quoi j’ai attendu que ça passe, et ça a mis du temps. La vie, ou la mienne, semble être faîte de séquences : comme des épisodes de séries, ça n’est pas on naît puis on meurt et entre temps on a vécu, c’est on naît puis on ne sait même pas qui on est, puis on le comprend un peu et on est heureux, puis on croit savoir et on galère, puis on se rend compte qu’on ne le saura jamais parce qu’on a l’impression de changer tout le temps, puis on aime et on a l’impression qu’on n’a pas vraiment vécu jusqu’à présent, et ça fait le même effet avec la drogue mais pas avec le travail, et ça fait le même effet avec la mort d’un proche ou la découverte d’un être, mais ça je viens de le dire parce que ça signifie qu’on est tombé amoureux. Quand je lis je le fais, pas exprès, comme Mathieu Amalric, et je suis content parce qu’il lit plutôt bien, son ton est plutôt intéressant, et plutôt différent. Ce qui n’est pas le cas du mien, donc, forcément, puisque je lis comme lui. Là je doute de l’intérêt du texte que vous venez de lire. Et là soudainement, alors que le flot était continu, je n’ai plus aucune inspiration et m’en retourne vers mon vide, sidéral. Galactique.

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partir quand même

Posté par charlesconsigny le 12 octobre 2009

http://www.youtube.com/watch?v=HzikkEwZgMg

Le lien ci-dessous est celui de la chanson qui me rappelle une drôle de période. Bien sûr c’est une mélodie sinistre, terriblement mélancolique, beaucoup trop. J’aime le « trop ». J’ai été « trop amoureux », je suis « trop stressé », je bois « trop », avant je prenais « trop de coke », et je fume toujours « trop ». Est-ce qu’on aime jamais trop ? Le sentiment me semble n’être beau que dans son pire excès : comme ceux qui croient jusqu’à « tout donner » à Dieu, j’ai cru en certains jusqu’à leur donner plus que moi, et ça m’a dépassé, certainement. Il est neuf heures et demi, je suis toujours au bureau, j’y suis arrivé il n’y a pas si longtemps, après une journée de prises de vues dans un hôtel assez laid, nous photographions Louise Monot, une jeune comédienne merveilleuse sans qui ce travail eut été impossible. Un curieux sentiment me plonge dans un certain doute : je vois se construire un magazine splendide, intéressant, amusant, intelligent et beau, je vois se creuser des problèmes financiers sans appel, je ne sais même pas si le prochain opus verra le jour. Pourquoi nos chères marques de luxe n’ont-elle toujours pas compris l’énergie incroyable qui habite cette rédaction ? Pourquoi ne savent-elle toujours pas que nous sommes à l’aube d’une grande œuvre ? Et pourquoi ne nous aident-elles pas ? Qu’est-ce qui les pousse à enrichir Condé Nast ? Qu’est-ce qui les pousse à financer les tissus d’inepties débiles que le magazine Elle publie chaque semaine ? Pourquoi des grands patrons futés mettent-ils aux manettes de la com’ des gens si bêtes ? Et pourquoi l’administration me demande-t-elle de l’argent que je ne peux pas lui donner ? Pour offrir un chauffeur à Rachida Dati ? Un trajet Washington-Paris d’une valeur de 140.000€ à Christian Estrosi ? Des fleurs fraîches tous les jours dans tous les ministères ? Pourquoi ce système fait-il couler le pays ? Pour qui ?
Et Didier Lombard, tu dors bien en ce moment ? Apparemment tu bouffes bien.

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i trust me

Posté par charlesconsigny le 8 octobre 2009

Au défilé Paul & Joe, nous attendons trois quarts d’heure que ça commence. Je porte un blouson en raton laveur teint en noir qui me donne horriblement chaud mais que je n’enlève pas pour autant parce que c’est la fashion week, en face de moi Marie-José Jalou n'arrête pas de me regarder de travers et ressemble au docteur No avec ses petites lunettes rondes qui lui donne un air méchant, à côté d’elle Babeth Djian a plutôt le look de Robocop. Les deux prêtresses ne regardent pas franchement la collection, accaparées par diverses conversations ; l’incipit du show est formidable, sur un fond lumineux bleu électrique la première mannequin fait son entrée sur les premiers accords d’une douce mélodie, avec un silence complet dans la salle du Carrousel. Puis nous déjeunons au sympathique café Marly avec Karine Porret qui est pressée car elle va chez Vuitton après, maison qui n’a pas daigné nous inviter ; nous squattons d’ailleurs la table que ladite Babeth aurait dû ou voulu occuper, elle repart bredouille parce qu’en bonne fumeuse a horreur de déjeuner à l’intérieur, autour d’elle sa cour de rédactrices franchement bien fringuées et toutes sur « mute » se sent puissante et se comporte comme un escadron du SPHP. Constance commande des pâtes malgré mes directives, elle est grosse et doit absolument maigrir (cinquante kilos pour un mètre soixante-dix, vous imaginez le massacre) ; sous les arcades du Louvre M. n’est plus là et le café est trop cher, je ne sais plus très bien si bel évangile de Brian De Palma The world is yours s'applique à qui l'utilise comme verbatim.

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un prophète

Posté par charlesconsigny le 5 octobre 2009

Au défilé Barbara Bui, je croise, face à moi, les écrivains Jean-Christophe Grangé et Alma Brami. Facilement reconnaissables, ce sont les seuls qui sourient pendant le défilé, les seuls aussi qui applaudissent franchement à sa fin. Ouvrir la mode au monde. Un photographe passe et me demande timidement s’il peut me tirer le portrait, je lui réponds que oui, et qu’il n’est pas obligé d’être si poli parce que, même si mes lunettes sont massives, je ne suis pas Anna Wintour, et je lui dis aussi que son cliché ne servira probablement pas à grand chose : je ne suis pas un héros. Le retour en scooter sous une pluie nerveuse et agressive est apocalyptique, Constance derrière moi ne dit plus rien, j’ai l’impression qu’on va mourir sur les quais, en fait je sens qu’on va mourir, j’ai comme un pressentiment, un flash. A Paris la tension flotte dans l’air, on pourrait la toucher, la caresser, l’attraper, elle est partout et se dessine comme un spectre sur les visages des gens, on se sent au crépuscule, c’est la fin d’une époque, c’est comme la fin du monde. Kappauf est en rehab, il ne boit plus, on passe chez lui avant de ressortir, j’ouvre un château Margaux sans m’en rendre compte, finalement il me dit qu’il veut aller se coucher, qu’il est « très très fatigué, loulou », alors je quitte les lieux et attrape un taxi, malgré mon envie de marcher dans cette ville déserte. Marcher ne sert plus à rien quand on connaît les rues par cœur, tous les panoramas se ressemblent et il n’y a jamais de bonne surprise, juste l’ennui de déambuler trop longtemps dans cette province de New York. Ce soir j’écoute Gorecki, ça sonne comme une faux sous une cape usée, c’est horrible.

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TYEN AMEN

Posté par charlesconsigny le 30 septembre 2009

Tyen a fêté ses 30 ans de direction artistique de la beauté Dior au Palais de Tokyo. Etaient exposés ses travaux depuis deux décennies, impressionnants de continuité, de cohérence et de force. On comprend alors tout le sens de ce que le jargon appelle un « choc visuel ». Je me suis rendu à la sauterie au bras de mon amie Karine Porret, space coordinatrice éditoriale du journal Stiletto, revue de mode et de luxe dirigée par la mythique et récemment transformée par la crise qui a eu raison de sa timidité, Laurence Benaïm. La famille Arnault était présente, au grand complet : je n’ai pas vu Bernard, mais Hélène rayonnait, entourée d’un déluge de courtisans, photographes et intervieweurs en tout genre, Delphine s’ennuyait royalement tout en faisant montre d’une élégance assez remarquable, et incarnait pleinement le visage de la nouvelle noblesse, sans particule mais avec tout ce qu’un wanabee peut rêver de pouvoir, de patrimoine et de chic. Antoine, fils de la première et frère de la seconde, qui fait environ deux mètres cinquante, et avait l’air de s’amuser tout le temps. Lui aussi dégage un certain panache, jouant avec brio de sa mèche frontale qui semble flotter dans l’air. Un parterre d’homosexuels et de journalistes pimbêches, plutôt mal fagotées dans l’ensemble, piaillaient joyeusement dans cet antre de l’art contemporain transformé pour l’occasion en réceptacle de toute la beauté du monde retouché. Tyen se faisait humble, il ressemblait à un invité parmi d’autres, contrairement à Jean-Claude Jitrois qui s’est baladé avec perte et fracas entouré d’une cour assez originale mais tellement attendue de jeunes éphèbes en cuir et de Sarah Marshall, ce qui était en réalité plutôt réjouissant : les idiots vous diront qu’il frime, alors qu’il fait partie des derniers « personnages », auteur des 60% de réduction pour ses 60 ans, fallait le faire. On a fait des photomatons, c’est toujours drôle les photomatons, on dit qu’on se trouve horrible alors que secrètement on est super beaux en noir & blanc. Je me suis fait agresser par le survitaminé rédacteur en chef mode du magazine FHM, j’ai moi-même agressé la directrice de com’ de la maison Paul Smith sur le thème où est la pub dans mon prochain numéro, et Karine n’a rien voulu manger des petits fours proposés sous prétexte de régime, à l’exception des plus gras, une brochette de poulet au caramel pleine de sucres et de lipides. En partant nous avons négocié pour avoir des cadeaux – mon nom n’était pas complètement sur la liste – et j’ai terminé les festivités échoués et imbibés sur mon pauvre petit lit, méditant sur la solitude de l’homme qui aimait trop pour se faire aimer.

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Posté par charlesconsigny le 27 septembre 2009

Aujourd’hui est un dimanche que je passe au bureau. Il y a tant à faire, et ce jour est habituellement tellement sordide et ennuyeux qu’une fois de plus, je fais un détour, de midi à 20h, par le 36, rue Monsieur le Prince. J’en ai profité pour refaire la moitié du fichier pub – parce qu’en ce moment, la pub, c’est primordial - ranger tout le bureau (qui devenait invivable), et avancer, un peu, sur le business plan, la plus basse œuvre de l’ensemble, parce que celle qui demande le plus de connexions synaptiques. Non, en fait je vous mens, je n’ai pas fait cette dernière partie : pas eu le temps. C’est fou comme une si petite pièce demande de travail. J’ai dormi toute la journée d’hier et toute la nuit dernière, c’est-à-dire vingt-quatre heures de sommeil, harassé de je ne sais quoi, de l’ensemble ; je ne suis pas sorti, plus d’argent, donc pas de resto, pas de verre, rien, j’ai évité la vacuité, c’est agréable. Pas de rencontre donc, mais sur cent sorties il n’y a en général qu’une seule rencontre probante, sur le plan sentimental autant que professionnel, ce ratio dissuasif m’a dissuadé, et j’ai préféré m’empiffrer de mayonnaise, avec tout ce que je trouvais qui puisse aller avec (en l’occurrence, saumon, thon et poulet). Ce fut donc un week-end passé à grossir, dormir et travailler, le quotidien du cadre dynamique dont la vie se résume à la perdre. J’ai perdu mon week-end.

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Allons enfants

Posté par charlesconsigny le 24 septembre 2009

La petite équipe est partie faire des photos dans un terrain vague, au milieu des cités, celles où ont eu lieu les émeutes de novembre 2007, celles qui sont toujours là et où rien n’a changé. J’imagine les modasses avec leurs calepins en main, notant avec frénésie des « crédits » pleins de griffes luxueuses, j’imagine le mannequin brésilien perché sur des stilettos de quatorze centimètres à quelques centaines d’euros, ce décalage immense entre la pauvreté des habitants du coin et la valeur des pièces qui jonchent la 807 partie en expédition dans ces terres si lointaines pour ceux qui ne quittent pas le centre de Paris. Pourtant je n’y vois pas de culpabilité, ni même d’enseignement ou de morale : ces vêtements sont prêtés et seront retournés, ils valent plus, tous additionnés, qu’un numéro entier de Spring, et le compte en banque actuel du magazine ne doit pas être bien loin de celui des occupants des tours. Est-ce que ce que je dis est scandaleux ? Certainement : dès qu’un gosse de riche exprime le moindre point de vue, ou raconte même la moindre petite anecdote sur « la banlieue », les bobos montent au créneau, s’indignent et montre du doigt cette petite saleté de « bien né » qui ose comparer son confort à celui des working poor et chômeurs de ce pays. Eux n’ont rien à se reprocher, la preuve ils s’habillent mal, se lavent peu et dévorent Libération chaque matin (c’est-à-dire, en ce qui les concernent, vers 11h, puisque loin d’eux l’idée d’appartenir à cette « France qui se lèvent tôt », de peur d’y voir un ralliement politique non souhaité) ; eux font du vélo et vomissent les grosses berlines, eux ne regardent pas la télé, eux craquent quand même pour un pull A.P.C. de temps en temps, mais A.P.C. ça va, ça n’est pas Dior ou Versace, il n’y a pas de logo, pas de croco, rien que des fringues bien faîtes et discrètes, car oui les bobos sont riches mais ils connaissent la France et savent qu’elle est régicide, et tels des cafards immortels, ils se gardent bien d’afficher leur réussite financière. Le gauchiste de terrasse de café est ce que Paris a produit de pire depuis des millénaires, il est l’incarnation sinistre d’un pays qui fuit vers la guillotine, qui renie un passé glorieux en se laissant happer sans sourire vers le fond, le fond du seau ; le gauchiste de terrasse de café creuse avec sa petite cuillère au fond de ce seau, il a remplacé les mineurs et prouve qu’il y a encore un secteur secondaire ici. C’est contre cet esprit morbide que je lutte, que nous luttons tous ensemble pour emmener Spring vers quelque cime, cahier gratuit, symbole qu’il y a encore des gens pour « faire », malgré cette enclume que les gouvernements socialiste affirmés (Mitterrand) ou planqués (Chirac) ont posée peu à peu sur la tête d’entrepreneurs de plus en plus rares. C’est cette course qui m’anime, cette envie de créer, d’emmener des gens dans une aventure, si contestable soit-elle, produire, et oui la croissance, c’est une part de fatalité : puisque rien n’est au niveau, faisons quelque chose qui nous plaira, qui nous satisfera peut-être. Les appareils photos sont nos marteaux, les chemins de fer nos échafaudages, les rubriques nos camions, les « fashion director » nos chefs de chantier, et nous construisons une tour de Babel, ensemble contre la connerie de ceux qui pédalent dans leur vacuité, ensemble pour un jour peut-être, fêter dix ans, vingt ans, un siècle d’existence, et un pays retrouvé. Ainsi soit-il.

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voltige

Posté par charlesconsigny le 17 septembre 2009

Je n’écris jamais rien sans musique. Toujours une chanson, souvent une chanson triste, c’est selon. Là c’est Cabrel, celui qui a bercé mon enfance, mon adolescence, celui dont j’écoute toujours les mélancolies, comme d’habitude : le soir, seul dans mon petit bureau de la rue Monsieur le Prince, une clope au bec. Il dit « répondez-moi », il dit « je pense encore à toi », il dit « petite marie », il est la mort de Lara, il est la famille, il est mes vacances, mes souvenirs, il est comme des nuits blanches endormies à l’écouter, en pleurant parfois, en regrettant, souvent.

« Mais le matin vous entraîne en courant vers vos habitudes
Et le soir est branché sur les antennes de votre solitude

« Pour s’effleurer la main, il faut des mots de passe

Comme un discours politique soigneusement calculé, le texte répond à chaque ressentiment. Alors que dans le boulot tout change, tout devient plus exigeant, plus réfléchi, plus sérieux, alors que les nouveautés s’enchaînent comme autant de brasiers à éteindre, je replonge dans mes vieilles amours, aussi facilement que dans mes vieilles mélodies, je redeviens l’enfant que j’ai toujours connu, colérique, seul et résolument tourné vers le passé, quand aujourd’hui les « prescripteurs » sont toujours plus obsédés par l’avenir. Nathalie dit souvent que je suis « très classique » : c’est vrai, je suis un vieux, un romantique, pas un homme du futur, je déteste le futur, je suis de ceux qui disent que c’était mieux avant, tout en gardant la conviction que le meilleur reste à venir.

Pour moi le passé est comme un film d’horreur. Comme s’il n’y avait pas eu de jours heureux, alors que si, bien sûr, ils ont eu lieu, mais ma mémoire n’imprime que la violence, les échecs, toujours un sentiment d’impuissance face à la détresse des autres, qui revient sans cesse, sans cesse je me vois comme dans un rêve, spectateur des maladies, des accidents. Un petit garçon prostré dans un coin, qui ne peut rien faire « pour aider », parce qu’il est tout simplement bien trop lourd pour se détacher du sol, parce qu’un être secret lui appuie sur les épaules, tellement fort que ça lui fait mal, tellement fort qu’il ne peut plus bouger, contemplant avec torpeur l’effondrement d’un monde qu’il cherche encore.

Mais à quoi peuvent bien me servir ces digressions abstraites, cette philosophie de comptoir ? Quelle est cette thérapie auto-administrée en consultations publiques sur cette horreur de « toile » ? Et qui comprend. Quand je pianote ainsi sur ce clavier qui fait trop de bruit je ne réfléchis à rien, ça sort sans avoir tourné sept fois, parfois même sans être relu. Là je ne relirai pas. Et est-ce qu’il y a « du sens » ? C’est une autre obsession des travailleurs de la fiction : « donner du sens ». Dans la pub, dans la mode, dans le luxe, dans toutes les réunions, il faut toujours « donner du sens ». C’est horrible. Qu’y a-t-il de plus jouissif que les actes et les paroles qui n’en ont aucun, rien n’est plus agréable que d’être un inconscient. C’est vivre dans les airs.

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