Y a-t-il eu des barbares au Trocadéro ?

Un après-midi de mai, je téléphonais à un ami du Point pour des raisons d’affaires, et mon interlocuteur m’interpella sur le papier « crépusculaire » que venait de publier le vénérable et vénéré Jérôme Béglé, rédacteur en chef de ce site. Je suis allé lire ce texte que j’imaginais terrible, fruit noir de la déprime de notre patron face au déferlement de violence qui a eu lieu voici une quinzaine de jours au Trocadéro. Son réquisitoire inquiet m’a semblé assez soft.

Lorsqu’il s’agit d’aborder un sujet qui fâche, route verglacée où l’on n’est jamais à l’abri d’un dérapage forcément suivi d’une vindicte germanopratine, les journalistes s’embarrassent de mille circonlocutions, comme s’ils craignaient le jugement de Pascale Clark.

Que s’est-il passé au Trocadéro ? C’est pourtant simple : des hordes de « jeunes de banlieue », selon l’expression consacrée, pleins de haine et forts de leur impunité, sont venus tout casser parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire et qu’ils ne savent rien faire d’autre.

Une jeunesse humiliée ? Mais par qui ?

Le réel est dur, mais c’est le réel. Les médias et le gouvernement ont d’abord tenté de le dissimuler, invoquant des « ultras » et autres enfiévrés des stades, et ce qu’on entendait ne correspondait pas à ce que l’on voyait. La « plenelocratie » eût été trop contente qu’il se soit agi de supporteurs habitués aux excès, comme elle avait été rassurée, aux premiers soubresauts de l’affaire Merah, de pouvoir affirmer que le massacre était le fait d’un militant d’extrême droite catholique intégriste, avant de se rendre à l’évidence des résultats de l’enquête.

Le confrère Béglé évoque une jeunesse « humiliée ». Mais par qui ? Par l’État qui fait des plans à 30 milliards pour essayer de la refaire entrer dans la cité (au sens grec) ? Par les responsables politiques qui n’ont jamais de mots assez tendres pour les délinquants ? Par la jet-set médiatique qui s’ébahit devant les vociférations grotesques des rappeurs ? Par Sciences Po qui crée des passerelles hors-concours ? Par Areva qui se félicite de recruter en priorité les candidats « diversité » ?

Il affirme que cette jeunesse, si elle vient tout casser, c’est pour « rappeler qu’elle existe ». Mais doit-elle le faire ? Si chaque catégorie de la population devait en permanence rappeler qu’elle existe de cette façon-là, tout le pays serait à feu et à sang la moitié de l’année.

Débats aveugles

L’accusation est vite portée, contre la France, d’avoir « parqué » cette jeunesse en banlieue. Refrain éculé et amnésique, qui fait mine de ne pas se souvenir que la banlieue, avant qu’on y casse tout, était un lieu de vie paisible, avec des magasins, des médecins, des gens différents les uns des autres.

Indéfiniment, les élites françaises se cachent derrière leur petit doigt. Quelques hommes de courage, aussitôt repeints en fascistes, alertent le pays sur ce qui advient (Finkielkraut, Zemmour, Renaud Camus, Sarkozy 2012, etc.) tandis que les éditorialistes étrangers se gaussent de nos débats aveugles et de l’attachement que nous portons à nos vieilles lunes. Nous continuons avec l’immigration de masse, nous continuons à livrer l’éducation nationale aux syndicats d’enseignants, l’entreprise aux syndicats de salariés, la fonction publique aux syndicats de fonctionnaires, nous continuons avec les 35 heures, la décentralisation, l’inflation législative et l’obésité réglementaire, et nous déplorons les effets dont nous chérissons les causes – ce qui fait, pour Bossuet, que Dieu se rit de nous.



La gauche folle

À gauche fleurissent des think tanks, tant à gauche sont nombreux ceux qui n’ont rien à faire. Un petit nouveau vient de naître : Cartes sur table – Des idées pour la gauche. Miam. Ainsi que le relève Robert Magnani dans son billet du 28 mars 2013 sur le site de Mediapart, le char à penser se présente ainsi : « Composé de jeunes âgés de 25 à 35 ans, le nouveau think tank Cartes sur tablerevendique un autre rôle, celui de poil à gratter. Une responsabilité qui sied à leur génération et que ces sympathisants PS, Front de gauche ou Europe Écologie-Les Verts, jugent d’autant plus nécessaire que la gauche est au pouvoir. »

Les jeunes en question se disent doctorants en philosophie et en économie, urbanistes et « politistes » (si avec ça on ne résout pas le problème du chômage !). Ils appartiennent donc, comme ils l’affirment eux-mêmes, à la fameuse « gauche de la gauche », celle qui fait n’importe quoi au Parlement, croit encore à la lutte des classes et raisonne comme si la mondialisation n’existait pas. Monsieur Magnani attire notre attention sur la 83e proposition (ils en ont formulé 100) de ce groupuscule : « Inclure dans l’assiette de l’impôt sur le revenu les revenus fictifs que le propriétaire tire de sa résidence principale. De même que placer de l’argent sur un livret d’épargne génère un revenu (taux d’intérêt versé par la banque), acheter son logement principal rapporte un revenu fictif (le loyer qu’on n’a pas à payer). Et de même que les intérêts des placements, ces loyers fictifs devraient être imposés sur le revenu, après déduction des intérêts d’emprunt. »

La gauche vient d’inventer l’impôt sur l’absence de revenu. Magique. Outre le fait qu’une telle mesure pourrait faire double emploi avec l’ISF (mais on n’aura qu’à créer une taxe sur le non-assujettissement à l’ISF), elle en dit long sur le niveau de folie qui règne chez les socialistes et leurs sinistres alliés. Ils ne parlent pas de compétitivité, de créativité, d’imagination ou même de rêve, mais d’impôt, encore et toujours, comme des ogres.



La jeunesse française est-elle frappée d’acédie ?

Dans Le Monde du 11 mai 2013, le grand George Steiner (84 ans, critique, philosophe) répond à la dernière question du journaliste « Quel sera, selon vous, l’avenir de la jeunesse estudiantine, avec laquelle vous êtes en contact ? » de la façon suivante : « Il m’effraie. Nous sommes en train de créer une apathie chez les jeunes, une « acédie », grand mot médiéval, sur laquelle Dante et saint Thomas d’Aquin ont écrit des choses formidables. Cette forme de torpeur spirituelle me fait peur. Le philatéliste qui est prêt à tuer pour un timbre, lui, a de la chance. »

Wikipédia définit ainsi l’acédie : « Dans la religion catholique, l’acédie est un mal de l’âme qui s’exprime par l’ennui, le dégoût pour la prière, la pénitence, la lecture spirituelle. L’acédie peut être une épreuve passagère, mais peut être aussi un état de l’âme qui devient une véritable torpeur spirituelle et la replie sur elle-même. C’est alors une maladie spirituelle. »

Une jeunesse plus abrutie que celle des générations précédentes

Je ne sais pas de quoi sera fait l’avenir, ni de quoi est faite la jeunesse. L’avenir est noir et la jeunesse est paresseuse. Elle est assez peu encline à sortir du cadre, assez soumise, obéissante (je parle de celle que je connais, la française), et donc obéissante à ce qui a noirci cet avenir. Idiote, finalement, incapable d’inverser le mouvement. Certains jours, j’ai l’impression que les gens de mon âge sont tous plus bêtes et incapables les uns que les autres, d’autres, je leur trouve au contraire du talent, de la poésie, de l’imagination et parfois du courage. Les progressistes estiment que la jeunesse est telle qu’elle a toujours été, je crois quand même qu’elle est un peu plus abrutie que celle des générations précédentes. Globalement, elle est inculte, franchement inculte, dotée de connaissances plus que vagues dans tous les domaines, l’histoire en particulier. Elle est mondialisée et mondialiste, ne comprend plus les discours vantant les mérites de l’existence même d’une nation, à l’intérieur de frontières, gouvernée par un pouvoir fort, etc. : tout ça la dépasse, Rio est tout proche et tellement plus vivant.

Nous vivons la fin des nations. Elles ne meurent pas parce qu’elles sont inefficaces, elles meurent parce qu’elles sont conquises, avalées par la globalisation. Les nouvelles générations se moquent absolument de toute idée patriote : pour eux, cet espace est trop étroit, il est synonyme de chômage et d’impôts, de gouvernants nuls et de mauvais temps. Les jeunes Français n’aiment plus du tout laFrance : soit ils la quittent, soit ils en brûlent les emblèmes. À cause de la nouvelle grande dépression provoquée par le socialisme, il est devenu impossible de réussir autrement que grâce à des parents ayant déjà eux-mêmes réussi. La gauche, avec ses taxes, ses règles, son désastre scolaire, sa médiocrité jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir, son discours misérabiliste et bas du front, sa haine du patron, a tellement bloqué l’ascenseur social qu’elle a fait la fortune des héritiers.

Le problème français, c’est la sécurité de l’emploi de ses dirigeants

Je crois que si la jeunesse française est acédique, c’est parce que la France ne croit plus en elle-même, et je crois que la raison à cela, c’est qu’elle est trop normée. La législation sur le travail, sur le tabac, sur la drogue, sur la sécurité routière, sur l’urbanisme, se déploie comme une gigantesque toile d’araignée tissée de fils barbelés à l’intérieur desquels le moindre mouvement est impossible à moins d’enfreindre la loi. Tout est fait pour tuer les individus par étouffement. Seul l’argent permet de sortir un peu de ça, mais il est désormais interdit d’en gagner : les héritiers sont les derniers à s’amuser un peu, et beaucoup d’entre eux préfèrent danser ailleurs.

Le grand problème français, c’est la sécurité de l’emploi de ses dirigeants. La gauche au pouvoir, que ce soit le pouvoir politique ou celui de l’administration, raisonne et gouverne comme si les entrepreneurs entreprenaient sans stress, avec le même état d’esprit que les fonctionnaires. François Hollande, qui est certain, depuis son entrée à l’Ena, d’avoir tous les mois, quoi qu’il advienne, un salaire confortable même s’il ne fait rien pour cela, ne peut rien comprendre à la création. Les créateurs, qu’ils soient peintres ou boulangers, créent avec l’angoisse au ventre ; souvent, ils doivent avoir faim pendant des années avant de pouvoir jouir des fruits de leur sueur et de leur talent. Or, ces gens sont le poumon de la collectivité. Cela ne les autorise certes pas à tous les abus, mais cela leur donne le droit à tous les excès, l’excès étant la matrice même de leur action. Puisqu’on les étouffe, c’est tout le pays qui, avec eux, est asphyxié.

Le « choc de simplification » promis par notre président ne servira à rien s’il ne s’accompagne pas d’un choc de défiscalisation, de déflation législative et réglementaire, et de créativité, d’art partout. La France a besoin d’un choc d’art partout.

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La gauche au pouvoir, une arme de dépression massive

La semaine dernière, sur France 2, c’était la grand-messe de Jean-Luc Mélenchon, un braillard grisâtre qui plaît aux Germanopratins parce qu’il plaît à Sylvain Bourmeau et que monsieur Bourmeau rassure : si un type pareil peut être à la direction d’un journal*, tout est possible pour les plumitifs du café de Flore.

Jacques Attali, que je croyais pourtant décrédibilisé à vie en raison de ses nombreux naufrages dans le plagiat, les prédictions jamais réalisées, les livres écrits par d’autres sous son nom, etc., est venu lui servir la soupe, expliquant tranquillement qu’il était tout à fait d’accord avec l’icône de l’extrême gauche, si tant est qu’on appliquât son programme à l’échelle européenne. Personne, à part les classes populaires qui ne votent pas pour lui (contrairement à ce qu’il prétend), ne semble prendre en compte le fait que le projet de Jean-Luc Mélenchon est fondamentalement liberticide, que sa mise en oeuvre impliquerait d’enterrer la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et de rompre avec la plupart des conventions internationales qui protègent tant bien que mal les libertés publiques.

Sociologie mensongère

Il est de bon ton, dans les milieux qui tiennent le crachoir, de trouver des qualités à la gauche la plus bête du monde. J’ai été frappé de voir, dans la presse, à quel point les tenants de la « gauche du PS » (quel cauchemar) sont à la fois déprimants, ternes et incultes. Imaginer une seconde que des gens comme Marie-Noëlle Lieneman ou Emmanuel Maurel, ou encore Jérôme Guedj, le pire de tous, ont une quelconque influence sur la conduite du pouvoir, dans un pays qui est quand même encore censé être celui d’une forme de sophistication, permet de comprendre pourquoi nous n’avons pas de croissance.

Le président de la République, héritier des rois, doit aujourd’hui composer avec des gens absolument sinistres qui s’expriment avec des formules creuses et des mots-clés (social, égalité, redressement, justice…), qui ne pensent qu’à saigner encore un peu plus le peuple au nom de leur idéologie mortifère, qui ne savent rien de son histoire ni de ce qui fait son charme depuis cinq ou six siècles – pour preuve, les oripeaux dont ils osent se vêtir pour arpenter les palais de la République (cf. les lunettes de monsieur Maurel).

Ce pays est écrasé par la gauche parce que c’est la gauche qui déploie le plus d’énergie. Elle y met toute sa haine, toute sa bêtise et toute sa sociologie mensongère, conduisant la France vers la désolation que le socialisme produit de façon automatique quand il est vraiment mis en oeuvre. Au débat récent qui a agité trois personnes rue de Solférino, celui portant sur la relation avec les boches, opposons qu’il faut bénir le ciel que madame Merkel et Bruxelles aient tant de pouvoir. L’exécutif actuel est surveillé par ses partenaires, et c’est tant mieux. C’est grâce à l’Allemagne que nous ne ressemblons pas encore complètement à la RDA.

Le déclassement sera lent

Hollande, ses chauves (Moscovici, Sapin, Fabius), sa petite copine givrée, la gauche en général, c’est une idée de la France bien différente de celle qu’ont ceux qui rêvent, et qui se font des illusions sans doute, ceux qui voudraient encore que notre armée soit forte, que nos ambassades en imposent, que notre voix porte, etc. C’est une politique qui s’intéresse aux accords nationaux interprofessionnels, aux droits des femmes, à toutes ces choses très bien et sûrement très utiles qui devraient rester cantonnées aux secrétaires des secrétaires d’État. Il n’y a, dans le discours politique actuel comme dans le débat intellectuel, plus aucune place pour le libéralisme, sous l’empire duquel le monde entier, pourtant, vit. Nous ne parlons pas de ce qui nous arrive. Hollande et la gauche n’ont à voir ni avec la fièvre patriote, ni avec celle de la jeunesse, ni avec le progrès ou la réussite. Ce sont des gens et des idées qui ne peuvent soulever d’enthousiasme que chez des fanatiques du vide, c’est-à-dire chez les militants du PS.

Notre président n’est pas incompétent, ses ministres non plus. Mais on eût mis des huîtres énarques au pouvoir qu’on n’aurait pas fait moins bien. Il ne se passera rien d’extraordinaire pendant les quatre années qui viennent. Ceux qui affirment qu’un soulèvement populaire est en marche se trompent : le pays va continuer son déclassement, et ce sera lent, car une partie de la population travaille encore et, mécaniquement, sauve l’autre partie et la totalité du naufrage.

* Sylvain Bourmeau est directeur adjoint de Libération



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