extrait naturel

Quand j’écoute la troisième symphonie opus 36 de Gorecki, la vie m’apparaît comme un vaste champ désolé, un terrain vague, mais un terrain vague immense, qui a donc l’air de tout sauf d’un terrain, puisqu’aucun immeuble ne le regarde et ne nous permet de l’identifier comme tel. Quand j’écoute Gorecki, je perçois le néant, l’infiniment grand ; une image furtive qui semble être une couverture du livre de Saint-Exupéry, Le petit prince, naît dans ma tête, c’est un petit garçon blond tout seul dans le désert. Je pense qu’on a tous le sentiment, au fond, d’être dans le désert. On peut être dans un restaurant, on peut marcher dans la rue, bousculé tant les gens sont nombreux dans les villes, on peut être à un concert ou dans une boîte, on est seul, et je suis seul. Je me souviens d’un échange rapporté par Yasmina Reza dans L’Aube, le soir ou la nuit, Sarkozy regarde par la fenêtre de son bureau de l’Elysée, et lui dit « Je suis seul. » Sarkozy, l’homme le plus entouré de France, l’homme que tout le monde veut toucher dans les bains de foule, l’homme pour qui chacun annule n’importe quel événement important s’il demande une présence, cet homme aussi, peut-être plus que tous les autres, est « seul dans son petit bureau de la rue Monsieur le Prince ». Même s’il donnait lieu à des déprimes lentes, des nostalgies plus profondes que douces, même si j’y écoutais Gorecki ou la Sonate au clair de lune, ou Debussy, ou les chansons de mon enfance, Francis Cabrel, Georges Brassens et Barbara, j’aimais ce petit bureau triste, j’aimais sa poésie et sa vue sur les clochers de Notre Dame de Paris, sa rue sinistre avec ses restaurants de sushi, et ses nuits terrifiantes, pires que tout ce qu’on a vu ou lu, pire que Requiem for a dream, pire que Trainspotting, pire que toute la littérature de Pille, de Beigbeder, d’Easton Ellis, de tous, pire que tout, avec ses têtes vides avachies sur des épaules qui ne portent rien, sinon la solitude de tous, qu’on vivait tous ensemble.

http://www.deezer.com/fr/#music/result/all/gorecki



quelques jours à l’île d’Yeu

Je reste des heures tout seul dans la maison pendant qu’ils vont faire telle ou telle chose, et prends à nouveau conscience de l’importance capitale, salutaire, je dirais même sanitaire, d’un peu de solitude et d’ennui. Au son de la Sonate au Clair de Lune, ou de Veridis Quo, une merveille de Daft Punk, je regarde cette maison témoin et me souviens de l’été passé ici, cet été si étrange où était né mon premier amour pour un jeune transalpin. Je me rends compte que depuis, il n’y en a pas eu d’autre, mais n’arrive pas à savoir s’il est encore présent dans un recoin de mon coeur, peut-être que je préfère ne pas savoir. Je repense aussi au film de Diane Kurys sur Françoise Sagan, et me demande si ce n’est pas un peu la même chose ici, une maison acquise à grands frais, des litres de bon vin et des conversations qui n’en finissent pas, notre hôte qui fait résonner parfois des colères déraisonnables, et moi qui lui réponds sur le même ton, et ce volume qui monte entre nous, avec une grande violence, une agressivité mutuelle, dont j’ignore encore la cause. Peut-être sommes nous tous deux trop égocentriques, trop en demande de lumière, d’intérêt de l’entourage pour nos considérations philosophiques, politiques ou sociologiques que nous déblatérons sous l’effet des alcools, peut-être sommes-nous trop semblables, trop similaires malgré les dizaines d’années qui nous séparent, et puis il y a bien sûr les différences de vues, sur l’homosexualité, sur la bourgeoisie, sur la liberté. Pour lui, cette dernière s’accomplit dans la débauche, la fête et le sexe, il l’oppose sans cesse à ceux qu’il accuse de castrer les nouvelles générations ; pour moi la liberté, c’est être en paix avec soi-même et avec les autres, et c’est une quête qui ne peut qu’être servie, entre autres, par des valeurs solides et un cadre moral, par l’émancipation à toutes les addictions qui nous pourrissent la vie autant qu’elles la font jouir. Plus le temps passe et plus je prends conscience que tous ces dériveurs abreuvés de Whisky, de psychotropes infâmes et de pornographie ne sont que des esclaves, qui en rejetant le monde tel qu’il nous est offert finissent par dépérir et verrouiller seuls les portes du pénitencier qu’ils ont eux-mêmes bâti. Des morceaux de Bach glissent doucement dans mes oreilles, je me dis que ce doit être ça aussi la liberté, pouvoir écouter ce piano merveilleux sans que nul ne vienne l’interrompre, et partager ce Clavier bien tempéré avec tous ceux qui voudront bien s’enfouir chaudement dans la délicieuse mélancolie qu’il provoque, avec ceux qui voudront bien regarder derrière eux sans avoir peur d’être triste.



Le vide amoureux & la drogue de mourir

Extrait du numéro d’hiver 2009 de Spring (www.spring-paris.com)

“Dans ma chambre il n’y a plus rien. J’ai enlevé tout ce qui traînait, les magazines, les livres, les fringues, les petites choses qu’on ne jette pas mais qui ne servent à rien, j’ai fait place nette : il ne reste qu’un lit, une table de nuit, une table d’angle, un ventilateur et un transat bleu fluo, alors que tout le reste est soit beige, soit blanc, soit brun, soit gris. Une concordance des tons apaisante autant qu’anxiogène. Dans ma chambre, j’ai comme une envie de me pendre.”

Merde, on croirait du Cioran en moins bien. Pourtant je n’en suis pas un lecteur assidu, mais j’ai bien écrit ça, une belle journée d’automne, le ciel était peut-être un peu blanc et c’était peut-être un dimanche, quoique je ne m’en souvienne pas. C’était probablement un lendemain de fête, mais ça non plus, je n’en suis pas sûr. Ce qui est effrayant dans cette citation de moi-même, c’est que 1 c’est sincère, et que 2 ça ne m’est pas venu dans un moment de spleen, pas au lendemain d’une rupture ou de la mort d’un proche, pas après un échec violent ou un déboire quelconque. C’est venu comme ça.

Je ne suis pas un cas isolé. J’ai vingt ans, je vis à Paris (Marais, quelle horreur), et j’appartiens à ce groupuscule de jeunes bien nés qui se posent la question de s’expliquer pourquoi ils s’en posent autant (des questions). Le constat est là et il fait mal : ma génération déprime à bloc. Pour rédiger ce papier j’ai, pour la première fois depuis longtemps, fait un plan. Un plan sur une feuille de papier, avec des parties et des sous-parties, pas tellement de détails dedans mais quand même. Alors la première sous partie de la première grande partie c’était : A) ils ne font rien (les jeunes). Ceux-ci ont en effet, pour beaucoup, décidé d’emprunter des parcours scolaires et professionnels pour le moins décousus, certains plongeant carrément dans le néant le plus total, d’autres s’adonnant à des études approximatives ou, comme c’est mon cas, montant des sociétés branlantes sur des fondations poreuses, dont l’horizon est difficile à apercevoir même pour les meilleurs devins. Cette inactivité du quotidien, qui entraîne l’absence ou la relativisation des horaires et du rapport semaine / week-end, qui permet de passer au moins deux, voire trois jours sur sept sans avancer sur quoi que ce soit ou répondre de ses actes à qui que ce soit emmène la population à laquelle j’appartiens vers les voies obscures de l’alcool, la cigarette à outrance, et la drogue.

En effet, lorsque l’on choisit délibérément de plonger les pieds devant dans la léthargie du corps et de l’esprit, la caisse creuse de notre conversation se met à résonner plus fort que les cloches d’une église baroque quand vient le temps des mondanités, des repas familiaux et même des cafés que l’on prend entre nous (les léthargiques). Viennent alors pour nous épauler les substances, licites ou pas, qui permettent de créer du vent – c’est déjà ça – à partir du rien. Pour autant, je ne mettrais pas nécessairement l’alcool et la cigarette sur un pied d’égalité avec les drogues.
Si les premiers servent effectivement à meubler et/ou animer une existence volontairement appauvrie et à gérer le stress dû à la peur du vide, les secondes ont à mon sens une portée bien plus importante : se droguer, c’est fuir. Dans cette fraction de la population, chacun a ses raisons de vouloir échapper au réel, mais tout le monde le fait à cause d’un problème d’identité : manque de confiance en soi, orientation sexuelle difficile à assumer, complexe d’infériorité ou de supériorité par rapport à un proche qu’on jalouse ou méprise (et, dans ce cas, que l’on se reproche de mépriser), déclassement social des parents (qu’il s’agisse d’accès à une catégorie sociale plus ou moins élevée, ce qui entraîne chez l’enfant une perte de repères terrible), plantade amoureuse, vide affectif.

Cette consommation abusive – pléonasme, il est absurde de considérer que l’on peut se droguer à petite dose et gérer son affaire, cela n’existe pas – induit un problème majeur pour une pareille tranche d’âge (qui vit son entrée dans l’âge adulte, la nostalgie de l’enfance, accède à une autonomie relative, et ainsi de suite) : la modification du comportement.
Car la cocaïne, le cannabis et l’ecstasy, pour ne citer que les plus répandus, ne sont pas sans conséquence sur le “moi”. D’abord, d’un point de vue clinique, elles fatiguent – je dirais qu’elles “usent”, elles dépriment, et elles demandent au corps d’en redemander au cerveau qui lui-même en redemande à l’être humain qui lui, s’il n’a pas déjà pris les devants, en redemande à son dealer (après avoir redemandé de l’argent à sa maman ou à son papa, parents généreux). Ensuite, il y a le point de vue plus subjectif, c’est-à-dire le point de vue humain : la drogue déstabilise, elle brouille les repères et les réactions, voire les réflexes, si bien qu’en fin de compte il devient compliqué de dissocier le bien du mal, et ce manichéisme étant le B-A BA de qui est équilibré, notre jeune un peu paumé devient… un déséquilibré.

Il n’est alors plus lui-même, ne se correspond plus, ne réagit plus face au monde et aux êtres comme son identité intrinsèque lui aurait commandé de faire. Et là tout part en couille. Les premières victimes de cette branlade magistrale sont ses rapports amoureux, qu’il ne développe ni n’entretient comme son âme, comme lui, le vrai “lui”, le voudrait. La seule liane à laquelle il pourrait se raccrocher dans cette jungle qu’il a lui-même enfumée devient difficile voire impossible à attraper, c’est le grand paradoxe de celui qui scie la branche sur laquelle il s’endort, et l’amour, sentiment propre à l’être humain, sentiment qui, à mon sens, bien plus que la conscience, le distingue des autres animaux, n’est plus qu’un brasier abstrait qu’il ne parvient plus à appréhender et encore moins à comprendre, et il fait un tombeau de ce qui correspondait à son salut, car il finit par se noyer dedans, son partenaire avec.

Comment expliquer cet accablant diagnostic ? S’il existe encore, bien sûr, des injustices partout dans le monde, les acquis sociaux dans les pays développés sont, comme leur nom l’indique, acquis. D’autres générations ont “eu” les guerres, qui les fédérait autour d’un ennemi commun contre lequel il fallait se battre sans relâche, Mai 68 est passé avec pertes et fracas, il a en quelque sorte permis d’occuper une jeunesse, ivre de pavés à lancer contre les CRS et d’Assemblées Générales à animer, et puis le SIDA a fait ses terribles ravages, il a fallu défendre les homos, lutter pour leurs droits, soigner les malades et éradiquer l’idée rampante chez les petits bourgeois que c’était un cancer gay né d’une volonté divine – lire La meilleure part des hommes, Tristan Garcia (Flammarion). Et puis on a eu le Palace et à l’époque les dégâts de la came n’étaient pas encore complètement clairs, tout le monde est allé fumer des joints à Woodstock et l’on a joyeusement paralysé la France en 1995, pointant du doigt des réformes indispensables sur lesquelles le pauvre Alain Juppé a finalement fait marche arrière après que Chirac lui a coupé les couilles.

De guerre lasse, les jeunes d’aujourd’hui n’en ont plus. Les combats ont passé et les voilà face à un monde qui va mal mais qui se le cache bien. Souvenez-vous du temps où, pour se voir, il fallait prendre rendez-vous. Souvenez-vous d’une époque où un amour d’été disparaissait à jamais, laissant le suave souvenir des nuits d’ivresse sur la plage. Aujourd’hui, vous êtes ami avec votre amour d’été sur Facebook et vous le revoyez de temps en temps, et vous êtes déçu, et votre songe des jours de soleil et de moiteur s’efface peu à peu devant l’effarement que vous procure la vue quasi quotidienne de ses nouvelles photos, illustrations vomitives d’un quotidien que vous imaginiez autrement plus excitant, et qui aurait mieux fait de rester flou dans votre esprit. Voilà dans quoi nous grandissons en 2009 : les performances de la recherche informatique, technologique, pathétique, nous rendent la vie tellement facile qu’elle en devient ennuyeuse à mourir. Maintenant, lorsqu’on veut écouter une chanson qu’on aime, on l’a déjà dans iTunes. Et maintenant, lorsqu’on écoute cette chanson, elle nous emmerde, parce qu’on l’a déjà entendue des dizaines et des dizaines de fois. Ce qui autrefois nous apparaissait comme un bijou musical ressemble maintenant à un tube commercial produit par Valéry Zeitoun, même si c’est l’Ave Maria de Schubert chanté par la Callas. La musique aujourd’hui, c’est ça : à force de la démocratiser et d’y favoriser l’accès, vous l’avez, nous l’avons diluée dans les méandres de notre “bibliothèque”, elle en a perdu toute sa valeur émotive. D’où le succès des émissions comme la Nouvelle Star d’M6 : les morceaux qu’on adore, les mélodies qui nous transportent l’âme et nous replongent dans le passé sont réinterprétées, réinventées par des artistes en herbe – parfois talentueux, cf. Benjamin Siksou ; alors le son revit et on le redécouvre. Mais même ces versions-là, nouvelles, rafraîchissantes, créatives, sont déjà dans notre iPod. Aussitôt, en quelques semaines, quelques jours, elles pourrissent. Et aussitôt, on s’ennuie.

On s’ennuie mais aussi, on a peur. “La France a peur”, dit La Petite Semaine, émission Ô combien flippante de Canal+, revue de tous les déboires de notre siècle sur un laps de temps le plus court possible, sur une musique atroce, commentés par une voix off suffisante, insupportable et déprimante.
La télé maintenant, c’est ça aussi : l’esprit Canal, le politiquement correct, le monde qui s’écroule et le Zapping qui, en plus de laver le cerveau des plus dociles vers une pensée lisse et unique, donne envie de se flinguer. Quelles étaient les dernières grosses séquences médiatiques en date ? La crise économique qui n’en finit pas d’empirer, avec des banquiers opaques qui prenaient notre argent pour se le refiler avant qu’il atterrisse en Suisse – l’argent, celui des aides à l’Afrique ou à la Palestine, celui des contrats d’armement et des commandes massives de vaccins, celui des rançons d’otages imprudents et du programme de reconstruction de l’Irak, c’est-à-dire l’argent du contribuable, votre argent et le mien, il termine toujours sa course, in fine, sur des comptes numérotés des “paradis” fiscaux du monde entier, et ne sert plus à rien. La montée du chômage, l’augmentation du coût de la dette, des impôts, du nombre de travailleurs pauvres, des actes de délinquances, la stigmatisation de la voiture ou du scooter comme engin de suicide, les paquets de cigarettes qui vous rappellent toute la journée que vous allez mourir, les pubs télés dont le bandeau, en bas, le bâtard, vous prévient que vous allez grossir, et les crèmes premières rides que vous allez vieillir, et les campagnes d’information sur la contraception qui, sournoisement, inscrivent en vous l’idée qu’avoir un enfant, c’est un calvaire, tout cela crée un climat sinistre de crainte de l’avenir, tout cela véhiculé par des médias absurdes, sots, criminels qui n’ont rien trouvé d’autre pour vendre leurs torchons, tout cela véhiculé par des hommes et des femmes politiques qui n’ont rien trouvé d’autre pour passer leur tronche et déblatérer leurs conneries incessantes dans les mêmes médias, pour que vous, lecteur, consommateur, citoyen, mettiez un autre torchon à leur nom dans une urne qui pourrait bien cramer tant la planète menace d’exploser, si l’on écoute toutes ces têtes de cons qui occupent leur journée à se branler ensemble sur des plateaux télé en faisant mine de s’engueuler sur des chaînes que vous payez, en l’occurrence, puisque France Télévisions vit désormais sur vos impôts. Et pendant que ces gens nous expliquent que le rap, c’est formidable même quand il “nique la France”, les valeurs morales foutent le camp et on ne les enseigne même plus à l’école et encore moins dans les familles, et il n’y a plus de père, de mère, plus de bien et de mal, plus de façon décente de s’habiller et de s’exprimer, il n’y a d’ailleurs plus d’orthographe ni de livres, car puisque les textes du groupe NTM sont tellement géniaux, quel besoin de lire Flaubert ou Albert Camus, quel besoin de s’instruire et de transmettre un savoir, à quoi bon, puisqu’il faut “écouter la jeunesse”, et que celle-ci écoute… NTM. Et là revient le vide, il est abyssale, il traverse la Terre sans se rendre compte qu’il est passé par son centre brûlant, et revoilà les jeunes dont je vous parlais au début de ce texte, qui face à cet éclatement total d’un cadre qu’il aurait fallu bâtir pour les faire devenir des individus responsables et actifs s’en retournent à la coke et aux grasses mâtinées, s’en retournent au Baron et n’ont plus, pour toute lecture, que quelques inepties disséminées ici et là, dans Jalouse ou Libération.

Il y a pourtant, paradoxalement, une grande beauté dans cette jeunesse : pour les avoir pratiqués, je peux dire que j’aime ces petits bateaux à la dérive, avec leurs voiles grises et déchirées, leurs coques trouées, leurs ponts défraîchis et leurs bouts rongés. J’aime ces visages blanchis par des vies de vampires, j’aime ces deux joues creusées et ces regards éteints, et ces dents rendues grises par deux paquets par jour, ces cerveaux attaqués et ces narines coulantes, cette fatigue monstrueuse qui traîne d’un bar à l’autre. Peut-être que c’est cynique. J’aime ce vide amoureux et cette drogue de mourir, ces histoires plus tordues que les Liaisons dangereuses, et cette envie de boire, frénétique, abusive ; ces visages émus d’une voix de Bashung qui résonne dans un appartement massacré à midi le lendemain, ces fêtes qui n’ont plus rien d’exceptionnel tant elles sont fréquentes, qui ne sont plus des fêtes ; il n’y a plus rien chez eux. La bouffe n’a plus de saveur, pas plus que les livres, les films ou les tableaux, pas plus que les photos, les poèmes, pas plus que le plus beau paysage du monde si l’on n’est pas ensemble. Magie du trainspotting, ensemble dans le vide, je les vois tous, je nous vois, en chute libre dans un puits sans lumière, sans limite, tombant à la renverse, malade d’avoir eu peur d’aimer, peur de vivre, peur de grandir. Qui a raison ? Le monde est tellement laid et le peuple si vulgaire, le Sud est tellement pauvre et le Nord tellement gros, tout est tellement moyen, tout est si ennuyeux, donc on s’amuse tout le temps. Je préfère ceux qui brûlent à ceux qui boivent du tiède, je préfère les sacrifiés de la poésie aux mots normaux du monde, je préfère un feu de paille, d’artifices. C’est ça, l’Adieu aux armes.



lundi soir sur la Terre

Un jour sur Terre on est à Stiletto, les locaux sont chauffés à tout fondre parce qu’on ne peut pas régler les radiateurs. Au lendemain de l’échec de Copenhague, on ouvre les fenêtre parce qu’il fait trop chaud en hiver rue Saint-Denis. Je feuillette un des vieux numéros, spécial Israël annonce le titre, c’est un supplément homme. Le jeune Ollie en fait la couverture, sur la tête il agite ou il écrase une serviette de bain Hermès, elle a une couleur poétique, un vert comme celui d’un citron clair, il a des yeux tellement beaux que j’ai des doutes sur leur véracité, qu’a-t-on fait à ce pauvre Ollie avec Adobe Photoshop ? Il a tout de même l’air du prophète, la force de son regard tranche avec l’habituel vide qui hante les mannequins, il fait probablement ça pour se faire du pognon de temps en temps comme d’autres se prostituent. Dans le bureau d’à côté des filles gloussent alors que c’est la comptabilité, la mode est devenue tellement anxiogène qu’elle n’est plus tant le terrain des frivoles ou des précieuses, maintenant un défilé c’est une nuée d’ectoplasmes qui regardent passer des filles en phase terminale. Maintenant donc, on rigole plus du côté des calculettes pourtant habituées à l’austérité que du côté des talons hauts - mais peut-être que la comptable en porte.
Un soir rue Saint-Denis on est toujours à Stiletto mais le champagne est ouvert et la Terre est moins triste dans les bulles d’une cuvée Belle-Epoque. En bas le froid glace les prostituées et Karine, rédactrice du journal, admet que l’écrivain Nicolas Fargues a toutes les qualités d’une bombe sexuelle (des traits symétriques, en fait).
Les filles qui piaillaient à côté de nous sont parties et le directeur artistique est arrivé, les artistes vivent la nuit, encore maintenant et pour longtemps ; Karine est déjà au téléphone avec l’attaché de presse de Nicolas Fargues qui lui annonce froidement que l’ami de Beau rôle n’a aucune actualité en 2010. On ne peut pas fumer à l’intérieur, c’est la loi, on va fumer sur le balcon avec Karine et on regarde les putes en bas, emmitouflées dans des fourrures cheap avec des chapeaux russes, on boit du champagne sous la pluie, c’est romantique et triste à la fois. Le bureau est éclairé au néon blanc, nos teints sont livides - avec le son allemand de Miss Kittin comme bande originale du film Champagne sous la pluie à Stiletto j’ai de plus en plus le sentiment d’être dans un squat de drogués qui s’escriment à faire un magazine. Un magazine de luxe.



byebye

Spring va donc faire une petite pause. Elle va durer six mois ou un an, elle sera définitive ou pas, je n’en sais rien. Les difficultés financières que le magazine a rencontrées ne sont, n’en déplaise à nos détracteurs, pas la raison première de cette parenthèse. Nous avions emprunté un chemin, celui de la mode, et du luxe en général, qui ne me correspond pas. Maintenant je peux le dire, mais je ne m’en suis jamais réellement caché : je n’aime ni les fringues, ni les parfums, ni le maquillage, ni les sound system à dix plaques, je n’ai aucun plaisir particulier à porter du crocodile, du python ou du cachemire. J’aime la laine et les feux de cheminée, je préfère de très loin l’entrecôte-frites du Café des Musées aux haricots surgelés de l’hôtel Costes, et de très loin encore la vue des plaines du Jura à celle du Louvre depuis la terrasse du Marly. Voir passer une Porsche ne me fait pas envie, le destin de Carine Roitfeld ne me semble pas être le but d’une vie, pas plus d’ailleurs que celui de Bernard Arnault. Alors, amis des chiffons, pour qui je garderai toujours, évidemment, une grande tendresse, je vous dis au revoir, et vous embrasse sur les deux joues, avec un plaisir immense.

Charles du Spring



comme un soleil d’hiver

Le verbe est maladroit, la démarche est branlante, dans le fantôme de l’homme passent les ombres, les songes, de souvenirs brûlants, d’une plage où bien seul je contemple la mer, d’un horizon livide qui m’annonce une rancœur.

Petit garçon blessé, je cours sur le rivage, affamé d’un amour que l’on m’a pris de force, je cherche dans les yeux, dans les miens, ceux des autres, je cherche la lueur d’une vie dans l’époque ; il n’y a que des cadavres, ectoplasmiques figures d’un port sans départs, je ne cherche plus rien car rien n’est à trouver.

Je regarde les gens lorsque la terre m’échappe, je les vois au passé. Quand mes pupilles fendues s’attardent sur le Ciel, je sens mon corps trembler dans le silence des morts, mais je les vois pourtant qui m’appellent en hurlant, qui me commandent d’aimer avant d’aller dormir. Et le cœur harassé d’une fatigue complète, j’ai les jambes qui s’envolent et les bras qui caressent, touchant du bout des doigts le rêve inanimé de ses petites joues rose, mes lèvres baisent le front de Dieu qui me regarde, j’incline enfin ma tête et je plie mon orgueil, le doigt plonge dans ma plaie comme le sien s’y hasarde, la pudeur des beaux jours, comme un arbre sans feuille, me prie d’aller marcher dans le froid qui attend, tapi autour de moi dans les buissons ardents, ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.



plaidoirie

C’est con mais là je viens de me relire, enfin de lire le texte que j’ai posté il y a plusieurs jours, en dessous de celui-là, et j’en suis plutôt content. D’habitude je ne suis pas fier, ou pas tellement, de ce que je fais. Par exemple, Spring j’en suis content dans son ensemble, dans l’œuvre que ce magazine représente, mais je ne suis satisfait d’aucun numéro précisément. D’ailleurs je n’aime pas le prochain non plus. Je n’en aime aucun depuis sa création, et ce doit être ce qui fait que j’ai sans cesse envie d’en faire un autre quand l’un vient de naître. La comparaison avec les enfants n’a pas lieu d’être ici, alors je vous défends d’y voir une allusion quelconque ni de vous poser vous-même la question est-ce qu’on fait un autre enfant parce qu’on kiffe pas celui qui vient de sortir à 100%. J’écris un peu avec mes pieds, voire avec mes palmes, ces derniers temps, ma grand-mère me l’a fait remarquer, elle m’a dit que depuis quelques semaines c’était « moins écrit » ce blog, et comme elle a senti que ça me faisait de la peine, moi qui ai toujours peur d’être sur une pente sans la gravir, elle a embrayé en me disant que quand même, si elle était une fille qui avait mon âge, à la lecture de ce blog elle chercherait mon adresse par tous les moyens pour venir m’épouser. Ça, c’était plutôt une satisfaction. Hier j’ai vu Kappauf qui n’a pas hésité à me balancer qu’il ne m’avait jamais vu aussi bouffi et déprimé, il m’a dit arrête de boire et ne vois plus de psychiatre, regarde ton état après quatre séances, regarde ce fantôme que tu es devenu. J’ai réfléchi une partie de la nuit à ses paroles, après l’avoir eu au téléphone pendant près de quatre heures, chacun dans nos chambres respectives, chacun dans nos vies respectives, lui quarante-huit ans, dans le salon immense où il a posé son lit, avec ses trois portables et sa nounou qui tourne dans le grand appartement du boulevard Saint Germain, moi vingt ans dans ma cellule de moine, petit bout du joli duplex familial que nous occupons dans le Marais de Paris avec toute la famille. J’ai réfléchi donc, et conclu qu’il avait raison, et j’ai décidé que j’allais planter ma psy et arrêter de boire, parce que, c’est vrai, les névroses d’un esprit torturé ne s’arrêtent jamais, pour le meilleur et pour le pire. Ce soir là Karine est passée, Karine de Stiletto, à force cela pourrait devenir son nom de famille, l’archiduchesse Karine de Stiletto, elle avait l’air épuisé, parce qu’elle ne dort pas, n’y arrive pas. La crise malmène les petites fées des kiosques, probablement un peu trop, c’est pour ça que je continue à gueuler sur les annonceurs, à les engueuler pour de vrai, quand ils me disent que cette année ils ne prendront que Elle, Madame Figaro et Vogue. Là oui, cela peut être n’importe quel dir’com ou planneur média, cela peut être une attachée de presse sans pouvoir sur la décision ou le président de sa boîte, je pousse une petite gueulante autoritaire comme mon père m’a si bien appris à les pousser, une gueulante sincère, dans le téléphone ou en face je tonne, je canonne, ce qui du haut de mon âge de poussin pourrait passer pour immonde prétention, mais comme c’est sincère et que comme tout cri qui se vaut, ça vient du cœur, l’interlocuteur, parfois tremblant, comprend. Et comprendre, c’est un peu dire oui.



une frénésie

Puis j’ai entamé une grande phase de doute. Les aléas de la vie forcent parfois à remettre en question l’ensemble de son existence depuis la naissance : qui suis-je, ou vais-je, avec qui, pour servir quoi, combattre quoi et contre qui, pour qui. Qui sont mes amis, suis-je heureux avec eux, est-ce que j’aime vraiment ces gens ? Et ma famille, est-ce que je la connais, comment tout ce monde me perçoit-il ? Le nombre de points d’interrogation dans ces quelques lignes suffit à se rendre compte que mon inconscient se pose pléthore de questions. Sur mes cigarettes, il y a écrit « Liberté toujours ». J’aime ce slogan lourd de sens, appréhendable de plein de façons différentes, dix lectures pour deux mots. Je ne sais pas si je suis libre, les gens libres vivent sans loi, ils n’ont pas d’ancrage : j’ai grandi dans un pays où les flics font ce qu’ils veulent et où les juges mettent facilement les prévenus en prison, dans un pays où la dépense publique, dont les recettes sont des ponctions mortelles sur son peuple, n’est contrôlée par personne. La Cour des Comptes, avec son « premier président » dépressif, n’est qu’une vaste fumisterie. Ce week-end j’ai découvert le verbe de Samuel Benchetrit, que je pensais être une infamie, et j’ai appris par cœur Nantes, la chanson de Barbara. Ça ne m’a sans doute pas avancé à grand-chose, ça ne m’a sans doute avancé à rien. Quand je lis j’ai envie d’écrire et quand j’écoute j’ai envie de chanter, ce qui doit être de l’égocentrisme. Peut-être, peut-être aussi est-ce une volonté de créer, même des daubes, même juste pour soi, parce qu’après tout ce blog c’est un peu juste pour moi, c’est en quelque sorte une masturbation, je m’écris puis je me lis puis je me publie, pour savoir à quoi je pense. Là, c’est peut-être de la schizophrénie. Je sais écrire schizophrénie tout seul sans que « grammaire et orthographe » ne le souligne en rouge. Là c’est de la fierté, toute petite, mais de la fierté quand même. Je regrette un peu les années de fête. Là, j’ai arrêté de faire la fête. Parce que je n’ai plus d’argent, parce que je n’ai plus de scooter, parce que mes acolytes de nuit se sont exilés à l’étranger, ont arrêté aussi ou sont devenus glauques. Il y avait une période où on allait tous les soirs au Social Club, puis une période où on se réunissait chez Paloma, chez Enzo, chez Alix, chez Mathilde, chez Nina, ou chez moi, puis une période où on était ivres dès trois heures de l’après-midi sur la terrasse d’un château dans le Jura, puis une période où on allait tous les soirs au Cha Cha, puis une période où j’ai fini par me faire chier partout, suivie d’une période, celle que nous vivons en ce moment, où je ne suis plus sorti nulle part ni chez personne. Il y avait une période où j’étais amoureux, une période où l’on m’aimait aussi, puis une période où l’on ne m’aimait plus, là j’avais envie de me pendre, ou de tout arrêter et partir loin, au lieu de quoi j’ai attendu que ça passe, et ça a mis du temps. La vie, ou la mienne, semble être faîte de séquences : comme des épisodes de séries, ça n’est pas on naît puis on meurt et entre temps on a vécu, c’est on naît puis on ne sait même pas qui on est, puis on le comprend un peu et on est heureux, puis on croit savoir et on galère, puis on se rend compte qu’on ne le saura jamais parce qu’on a l’impression de changer tout le temps, puis on aime et on a l’impression qu’on n’a pas vraiment vécu jusqu’à présent, et ça fait le même effet avec la drogue mais pas avec le travail, et ça fait le même effet avec la mort d’un proche ou la découverte d’un être, mais ça je viens de le dire parce que ça signifie qu’on est tombé amoureux. Quand je lis je le fais, pas exprès, comme Mathieu Amalric, et je suis content parce qu’il lit plutôt bien, son ton est plutôt intéressant, et plutôt différent. Ce qui n’est pas le cas du mien, donc, forcément, puisque je lis comme lui. Là je doute de l’intérêt du texte que vous venez de lire. Et là soudainement, alors que le flot était continu, je n’ai plus aucune inspiration et m’en retourne vers mon vide, sidéral. Galactique.



partir quand même

http://www.youtube.com/watch?v=HzikkEwZgMg

Le lien ci-dessous est celui de la chanson qui me rappelle une drôle de période. Bien sûr c’est une mélodie sinistre, terriblement mélancolique, beaucoup trop. J’aime le « trop ». J’ai été « trop amoureux », je suis « trop stressé », je bois « trop », avant je prenais « trop de coke », et je fume toujours « trop ». Est-ce qu’on aime jamais trop ? Le sentiment me semble n’être beau que dans son pire excès : comme ceux qui croient jusqu’à « tout donner » à Dieu, j’ai cru en certains jusqu’à leur donner plus que moi, et ça m’a dépassé, certainement. Il est neuf heures et demi, je suis toujours au bureau, j’y suis arrivé il n’y a pas si longtemps, après une journée de prises de vues dans un hôtel assez laid, nous photographions Louise Monot, une jeune comédienne merveilleuse sans qui ce travail eut été impossible. Un curieux sentiment me plonge dans un certain doute : je vois se construire un magazine splendide, intéressant, amusant, intelligent et beau, je vois se creuser des problèmes financiers sans appel, je ne sais même pas si le prochain opus verra le jour. Pourquoi nos chères marques de luxe n’ont-elle toujours pas compris l’énergie incroyable qui habite cette rédaction ? Pourquoi ne savent-elle toujours pas que nous sommes à l’aube d’une grande œuvre ? Et pourquoi ne nous aident-elles pas ? Qu’est-ce qui les pousse à enrichir Condé Nast ? Qu’est-ce qui les pousse à financer les tissus d’inepties débiles que le magazine Elle publie chaque semaine ? Pourquoi des grands patrons futés mettent-ils aux manettes de la com’ des gens si bêtes ? Et pourquoi l’administration me demande-t-elle de l’argent que je ne peux pas lui donner ? Pour offrir un chauffeur à Rachida Dati ? Un trajet Washington-Paris d’une valeur de 140.000€ à Christian Estrosi ? Des fleurs fraîches tous les jours dans tous les ministères ? Pourquoi ce système fait-il couler le pays ? Pour qui ?
Et Didier Lombard, tu dors bien en ce moment ? Apparemment tu bouffes bien.



i trust me

Au défilé Paul & Joe, nous attendons trois quarts d’heure que ça commence. Je porte un blouson en raton laveur teint en noir qui me donne horriblement chaud mais que je n’enlève pas pour autant parce que c’est la fashion week, en face de moi Marie-José Jalou n'arrête pas de me regarder de travers et ressemble au docteur No avec ses petites lunettes rondes qui lui donne un air méchant, à côté d’elle Babeth Djian a plutôt le look de Robocop. Les deux prêtresses ne regardent pas franchement la collection, accaparées par diverses conversations ; l’incipit du show est formidable, sur un fond lumineux bleu électrique la première mannequin fait son entrée sur les premiers accords d’une douce mélodie, avec un silence complet dans la salle du Carrousel. Puis nous déjeunons au sympathique café Marly avec Karine Porret qui est pressée car elle va chez Vuitton après, maison qui n’a pas daigné nous inviter ; nous squattons d’ailleurs la table que ladite Babeth aurait dû ou voulu occuper, elle repart bredouille parce qu’en bonne fumeuse a horreur de déjeuner à l’intérieur, autour d’elle sa cour de rédactrices franchement bien fringuées et toutes sur « mute » se sent puissante et se comporte comme un escadron du SPHP. Constance commande des pâtes malgré mes directives, elle est grosse et doit absolument maigrir (cinquante kilos pour un mètre soixante-dix, vous imaginez le massacre) ; sous les arcades du Louvre M. n’est plus là et le café est trop cher, je ne sais plus très bien si bel évangile de Brian De Palma The world is yours s'applique à qui l'utilise comme verbatim.