like the sunshine

Les rayons qui s’abattent sur la ville changent complètement son rythme, et sa perception. Tout à l’heure au café Marly, on préfère l’ombre au soleil, tant on a l’impression de cuire. La vue sur le Louvre est poétique, le regard du serveur aussi, un jeune Juif à la voix grave, qui déambule sous les arcades comme s’il les possédait, et s’excuse mille fois avec force de charme du retard d’un jus de carotte « minute ». Nathalie prend peu à peu ses marques au sein de la rédaction, toujours un peu ailleurs mais investie de sa mission, déglutissant son titre d’ « adjointe », God saves the deputy Queen. Le bureau est une fournaise qui abrutit tout le monde, alors on s’affale, on s’étend, on s’hydrate, on essaye de créer un courant d’air qui n’arrive pas, quelqu’un fume un joint et la vie continue.



planqués derrière un bar

20h36, dernière cigarette du bureau. Comme souvent j’y suis seul, comme souvent je vais le quitter en dernier. C’est le sort du patron : il a toutes les paillettes, et donc toutes les galères. Parfois j’ai l’impression d’être un comédien, avec une vie sur scène et une vie en coulisses, une vie schizophrénique, il y a celui qui tapine en sirotant des bulles et l’autre qui s’épanche sur un site Internet relativement intime. Il y a celui qui dit et puis l’autre qui pense. J’aime toujours. Infortune des « nouveaux moyens de communication » : où que se trouve l’amant, lui parler, c’est gratuit. Alors en une poignée de minutes, nous évoquons le passé. Il me dit « c’était bien ». Ne rajoute rien, pas d’adjectif en plus, pas d’ironie, pas de masque, juste cette phrase de deux mots, « c’était bien ». Et en effet, c’était merveilleux.



mourir, aimer

Parfois je pense à Lara. Je ne sais pas si je dois écrire sur elle, puisque mon père m’a précédé avec le plus beau texte. Mais oui, j’y pense. Je me souviens quand nous jouions aux soldats à la campagne. Je jetais des cartes dans un couloir, symboliquement les ennemis, et elle avait pour mission d’aller tous les tuer, elle faisait ça en cinq minutes, et je jetais encore des cartes, et ça durait des heures. Je me souviens de l’avoir grondée dans notre appartement à Paris. Je me souviens encore qu’elle était entre l’entrée et la salle à manger quand j’ai fait cette grossière erreur. Je ne me souviens plus de sa réaction, simplement de ma violence. Je me souviens qu’au Père Lachaise je n’ai pas tenu, que je me suis effondré, et que mon père m’a pris dans ses bras, et nous avons marché, tous les deux, dans le cimetière. Il me serrait fort contre lui, et enfin je prenais conscience que c’était mon père. Je me souviens qu’au retour de Mantry, toute la voiture était silencieuse, j’étais assis à l’avant, il conduisait, et j’ai pleuré en regardant la nuit, et tout en gardant l’oeil sur la route, il a pris mon bras, et a pleuré aussi, sans un bruit. Je me souviens de l’incroyable dignité de ma mère dans cette épreuve, de sa grandeur. Je me souviens de ses yeux brisés. Je me souviens de l’attente avec ma sœur, dans notre chambre, l’attente que nos parents reviennent de l’hôpital, nous n’étions pas vraiment tristes, nous ne pensions plus à rien, nous attendions. Ma grand-mère aurait voulu que nous dormions. Je me souviens du calme de ma mère pendant qu’elle nous décrivait l’état de santé de Lara, entre la vie et la mort, avec des mots d’enfants pour que l’on comprenne bien, je me souviens qu’elle ne défaillait pas, qu’elle ne cédait pas, qu’elle était forte, pour nous.
Je me souviens d’avoir été seul avec Lara un peu plus tard à Paris, dans la chambre où elle était allongée, je me souviens de sa peau, si froide, et de sa beauté, si frappante. Je ne me souviens pas du poème que j’ai écrit à ce moment-là, j’aimerais le relire, mais je ne sais pas où il est. Je ne me souviens plus de la messe, mais d’une de celles qui ont suivi les années suivantes, de ma sœur Camille troublante de désarroi et de pudeur, honteuse de ne savoir masquer son chagrin. Je me souviens enfin qu’une nuit, Lara était apparue dans ma chambre, et suis quasi certain que ce n’était pas un rêve, une nuit où elle m’empêchait de dormir, et descendait donc, avec son corps d’enfant mais quelques mots d’adultes, qui me disaient simplement de ne pas pleurer, et de continuer à vivre. Elle portait sa robe rose. La plus belle robe que vous ne puissiez imaginer voir un jour.



fantôme

Week-end à l’île d’Yeu, retour à Paris, pas si pourri que ça, un peu quand même. Trois jours sous le soleil Vendéen, celui de mes origines maternelles au sang bleu, trois jours qu’on peut qualifier de trash si l’on veut, ou simplement drôle, rock n’roll, anti-bourgeois. Une fête sur soixante-douze heures teintée d’un certain bonheur de vivre, avec des amis plutôt récents ou découverts et un Kappauf survitaminé, à blocs, alternant une pêche monumentale avec des moments de déprime douce ponctuée de saillies d’anthologie, dont le récurrent « je suis un thon ». Le cerveau pétri d’alcool je téléphone de mon lit et dans la nuit à quelqu’un que je m’étais juré d’oublier définitivement, lui laisse un message dont je ne me souviens plus, et le revois à Paris, après plusieurs mois de rejet total : je le découvre affaibli, fatigué, comme un vieil homme usé par la vie, comme si sa jeunesse n’apparaissait plus que dans l’imaginaire des gens qui l’entourent et sur sa carte d’identité. Les yeux abrutis, le visage gonflé et le corps maigre, trop maigre, les traits creusés, l’abîme dans son regard éteint, la voix sur mute. Je n’arrive alors pas à savoir si je l’aime encore, tant il semble défunt, là comme dans une tombe. Penser à autre chose. Le travail : la galère, mais l’ascension quand même, le long pèlerinage jusqu’à la reconnaissance, ou du moins l’intrigue du milieu vaniteux, le désir dans l’œil de certains, le mépris dans d’autres, ou l’indifférence. Déjà deux jours sans alcool depuis l’arrivée gare Montparnasse, je prends conscience de mon alcoolisme maladif, tant j’ai envie de ce verre de rouge, tant je m’ennuie sans lui, sans la bouteille, la belle bouteille joliment étiquetée, la douceur de la première dose, plaisir infini de boire, tout simplement, et clôturer ainsi une journée de boulot pour entamer une nuit d’ivresse, et raconter n’importe quoi pour oublier qu’on traverse une zone de turbulences.



Sang pour sang moi... |
Morganebib |
LE BLOG DE BEST SELLER ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | JETBOOKS Critiques de livre...
| Le Calice Noir
| ma vie