Allons enfants

La petite équipe est partie faire des photos dans un terrain vague, au milieu des cités, celles où ont eu lieu les émeutes de novembre 2007, celles qui sont toujours là et où rien n’a changé. J’imagine les modasses avec leurs calepins en main, notant avec frénésie des « crédits » pleins de griffes luxueuses, j’imagine le mannequin brésilien perché sur des stilettos de quatorze centimètres à quelques centaines d’euros, ce décalage immense entre la pauvreté des habitants du coin et la valeur des pièces qui jonchent la 807 partie en expédition dans ces terres si lointaines pour ceux qui ne quittent pas le centre de Paris. Pourtant je n’y vois pas de culpabilité, ni même d’enseignement ou de morale : ces vêtements sont prêtés et seront retournés, ils valent plus, tous additionnés, qu’un numéro entier de Spring, et le compte en banque actuel du magazine ne doit pas être bien loin de celui des occupants des tours. Est-ce que ce que je dis est scandaleux ? Certainement : dès qu’un gosse de riche exprime le moindre point de vue, ou raconte même la moindre petite anecdote sur « la banlieue », les bobos montent au créneau, s’indignent et montre du doigt cette petite saleté de « bien né » qui ose comparer son confort à celui des working poor et chômeurs de ce pays. Eux n’ont rien à se reprocher, la preuve ils s’habillent mal, se lavent peu et dévorent Libération chaque matin (c’est-à-dire, en ce qui les concernent, vers 11h, puisque loin d’eux l’idée d’appartenir à cette « France qui se lèvent tôt », de peur d’y voir un ralliement politique non souhaité) ; eux font du vélo et vomissent les grosses berlines, eux ne regardent pas la télé, eux craquent quand même pour un pull A.P.C. de temps en temps, mais A.P.C. ça va, ça n’est pas Dior ou Versace, il n’y a pas de logo, pas de croco, rien que des fringues bien faîtes et discrètes, car oui les bobos sont riches mais ils connaissent la France et savent qu’elle est régicide, et tels des cafards immortels, ils se gardent bien d’afficher leur réussite financière. Le gauchiste de terrasse de café est ce que Paris a produit de pire depuis des millénaires, il est l’incarnation sinistre d’un pays qui fuit vers la guillotine, qui renie un passé glorieux en se laissant happer sans sourire vers le fond, le fond du seau ; le gauchiste de terrasse de café creuse avec sa petite cuillère au fond de ce seau, il a remplacé les mineurs et prouve qu’il y a encore un secteur secondaire ici. C’est contre cet esprit morbide que je lutte, que nous luttons tous ensemble pour emmener Spring vers quelque cime, cahier gratuit, symbole qu’il y a encore des gens pour « faire », malgré cette enclume que les gouvernements socialiste affirmés (Mitterrand) ou planqués (Chirac) ont posée peu à peu sur la tête d’entrepreneurs de plus en plus rares. C’est cette course qui m’anime, cette envie de créer, d’emmener des gens dans une aventure, si contestable soit-elle, produire, et oui la croissance, c’est une part de fatalité : puisque rien n’est au niveau, faisons quelque chose qui nous plaira, qui nous satisfera peut-être. Les appareils photos sont nos marteaux, les chemins de fer nos échafaudages, les rubriques nos camions, les « fashion director » nos chefs de chantier, et nous construisons une tour de Babel, ensemble contre la connerie de ceux qui pédalent dans leur vacuité, ensemble pour un jour peut-être, fêter dix ans, vingt ans, un siècle d’existence, et un pays retrouvé. Ainsi soit-il.



2 commentaires

  1. A Charles Consigny 24 septembre

    La bonne conscience de gauche tient trop souvent lieu de moral à ceux qui n’en ont pas. Dans cette vieille France que nous aimons qui n’a rien gardé du bel enseignement de ses humanités et qui a perdu tout idéal élitiste, fusse-t-il républicain, il y a de l’érrance dans l’air. La jeunesse choisit : entre école de commerce où trafic de hachich. C’est le fric qui gagne. Spring crée la troisième voie : le fric sert à se divertir autant qu’à se vêtir, la mode y est l’expression éthique autant qu’esthétique de la revendication du Beau dont la manifestation dans l’éphémère rend compte de la vanité et du tragique de nos existences. Amen. NKD

  2. sylvain 25 septembre

    alors, charles, garçons ou filles?

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