Réponse à Jean-Baptiste Prévost, président de l’UNEF

Il faut être plein d’espoir pour prendre le temps de lire la piteuse tribune de Jean-Baptiste Prévost dans Libération. Il faut d’ailleurs avoir un sens aigu de la curiosité pour lire Libération et son militantisme arriéré. J’ai la chance d’espérer et d’être curieux, j’ai donc accompli cette tâche, qui plus est sur un écran d’ordinateur : je n’allais pas donner le maigre sou qu’il me reste après impôts au journal officiel de la pensée unique et de ses satellites. Etudiant à la Sorbonne depuis octobre de cette année, j’ai pu constater avec un certain soulagement que l’UNEF, sur les bancs de la fac, n’intéresse absolument personne ; j’ai pu constater qu’une bonne moitié des assemblées générales désormais unanimement reconnues pour leur déni de démocratie est composée de lycéens qui n’ont pas l’âge de voter ; j’ai pu constater enfin que les membres actifs de ce syndicat sont exactement la caricature de ce qu’on pourrait attendre d’eux, avec une existence en triptyque : fumer des joints – écouter Bob Marley – réfuter l’utilité du savon.

SYNTAXE & DESESPOIR

Jean-Baptiste Prévost commence sa tribune en citant joliment Aragon, « Maintenant que la jeunesse chante, à d’autres printemps », mais quand Léo Ferré lui rendait service en le chantant, notre ami syndiqué l’insulte.
Il nous dit que « la mobilisation des jeunes n’est pas passée inaperçue ». Ce qui n’est pas passé inaperçu, et que chacun a pu constater dans les micro-trottoirs réalisées par les différents journalistes de télévision, c’est le désastre scolaire. J’invite mes lecteurs à étudier de près (mais de loin, on s’en rend compte aussi) la pathétique syntaxe utilisée par les étudiants ou les lycéens à qui on a donné un micro, les douze mots de vocabulaire dont ils disposent, les fautes de conjugaison qu’ils enfilent comme des perles (le conditionnel se mélange au futur et le présent se conjugue à l’impératif, c’est beau, ça fait mal aux oreilles comme un bruit de marteau-piqueur sur un boulevard), sans compter les non-sens économiques qu’ils enchaînent comme des vérités générales aussi prouvées que la loi de la gravité, en déclarant, par exemple, que plus les gens partiront tard à la retraite, moins il y aura de places libres sur le marché du travail : n’importe quel économiste sérieux pourra leur expliquer que le travail créant le travail, plus il y a d’actifs, plus il y a de postes à pourvoir, mais peu importe, le problème n’est pas là.
On ne saurait d’ailleurs leur faire grief de l’effondrement de leurs écoles et collèges et lycées, puisque c’est maintenant le collège qui fait le travail de l’école, tandis que le lycée fait celui du collège, et ainsi de suite. Tout ça s’est effondré sous les coups de la pédagogie agressivement débile qui sévit depuis trente ans, d’abord par la création des IUFM (merci Mitterrand), puis par petites touches, la méthode globale pour apprendre à lire, par exemple (et oui, maintenant ce n’est plus b-a = ba, c’est visualise le mot et souviens toi du son, donc, en gros, apprends à lire et à écrire par onomatopées, mon enfant, de toute façon l’UNEF va te défendre et te donner du travail au Pôle Emploi). Et puis on a vilipendé et abattu la sélection, jugée discriminatoire et fasciste (dans la novlangue de Canal +, tout ce qui n’est pas validé par Ali Baddou est fasciste). Elle avait pourtant été créée pour éviter la reproduction sociale, on s’était dit à l’époque que si chaque établissement choisissait ceux qu’il juge comme les meilleurs élèves, les gosses de riches n’auraient pas tous les droits : et bien non, quelques années plus tard, les bétonneurs du désastre contemporain ont dit que de l’égalité de tous, il fallait en conclure l’égal génie de chacun. Résultat, il y a moins d’enfants d’ouvrier à l’ENA aujourd’hui que trente ans auparavant. Mais M. Prévost n’hésite pas pour autant à écrire que les jeunes de ma génération sont « globalement plus qualifiés que les générations précédentes ». Ce qu’il oublie de préciser, c’est que les qualifications dont il parle, à savoir la socio, la philo, l’anthropo, les sciences po, et toutes ces études qui aboutissent à des professions en « ogue », sont en réalité des études qui aboutissent au chômage, puisqu’en France on a besoin de maçons, de plombiers, de menuisiers, d’ébénistes, d’entrepreneurs de tout poil, de petites mains de couture (et oui, la fringue de luxe, c’est tout ce qu’il nous reste), d’ingénieurs pour EADS, Airbus ou Areva, et certainement pas de milliers de politologues, et certainement pas de milliers d’essayistes, et certainement pas de milliers de chercheurs en histoire syndicale, qui n’auront quoi qu’il en soit pour seule mission, si ça continue comme c’est parti, que d’observer avec une rigueur imaginaire l’effondrement d’une société et d’un pays qu’ils auront largement contribué à détruire.

SEINE SAINT-DENIS STYLE

Je passe sur l’éternel lieu commun du « à cela s’ajoutent les discriminations des jeunes ruraux ou de banlieues trop souvent délaissées, et celles liées au racisme qui désignent toute une partie de la jeunesse comme à peine française », car quand on sait les dizaines de milliards déversés dans ce qu’il convient désormais d’appeler les quartiers, ce qui ne veut rien dire, quand on sait que la France est le premier pays d’Europe pour l’accueil des étrangers, quand on sait que les grandes entreprises sont désormais récompensées d’un « label diversité » (décerné par Eric Besson, la honte), qu’Anne Lauvergeon revendique d’ailleurs en affirmant qu’elle a donné consigne à ses Ressources Humaines de recruter, à compétence égale, plutôt le candidat issu de l’immigration que celui dont le nom sonne un peu trop franchouillard, la vindicte sus-citée tient simplement au mieux de l’incompétence, au pire de la bêtise.
Ce n’est certainement pas en stigmatisant, par la discrimination positive, nos compatriotes venus d’autres horizons qu’on les intègrera dans notre beau pays, ce n’est certainement pas en abolissant l’identité française au nom d’une conception excessive de l’hospitalité qu’on leur donnera du travail, ce n’est certainement pas en portant le rap au sommet de l’art musical sous prétexte que cela fait danser une adolescence métissée qu’on l’aidera à découvrir ce que la France a à lui offrir de mieux, de Baudelaire aux deux Camus. Et, enfin, ce c’est certainement pas en faisant croire aux Noirs ou aux Arabes français que leur pays est raciste et criminel qu’on leur fera l’aimer dans ce qu’il a de plus beau. Tout ce qu’arrivent à produire les militants qui s’épinglent des mains jaunes « touche pas à mon pote » sur la poitrine, c’est des voix pour Marine Le Pen (ce qui d’ailleurs était, à la création de SOS Racisme, leur mission première, sur une idée originale et politicienne de Mitterrand, décidément). Je citerai simplement au passage, pour que tout soit bien clair, la conférence de Lévi-Strauss à l’UNESCO, en 1971 : « Je m’insurge contre l’abus de langage qui en vient à confondre avec le racisme l’attitude d’individus et de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend partiellement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre au-dessus de toutes les autres et d’éprouver peu d’attrait envers tel ou tel dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative n’autorise certes pas à opprimer ou détruire les valeurs qu’on rejette ou leurs représentants mais, maintenue dans ces limites, elle n’a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeur de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement. »

NATURE & DECOUVERTES

Le renouvellement, justement. Je croyais, bêtement peut-être, que, comme les artistes (voir texte ci-dessous), les jeunes avaient pour mission de faire la révolution. De renverser l’ordre établi. De réinventer leur société, de recréer le monde dans lequel eux et leurs enfants allaient vivre. Là, par la voix d’un porte-parole minoritaire, ils réclament « le droit d’accéder à un emploi stable. » J’ai vingt-et-un ans. Est-ce que c’est ce que je veux ? Est-ce que nous voulons cela ? C’est ça, la vie ? Un emploi stable pour tous ? C’est réaliste, un emploi stable pour tous ? Prévost écrit aussi, un peu plus loin : « l’emploi stable, matérialisé par un CDI, doit devenir la norme dès la première embauche ». Bien sûr ! D’un côté, les Chinois rachètent l’Afrique, les Brésiliens ont six points de croissance, les Coréens font déjà des trains à notre place, les Indiens fabriquent du nucléaire tout seuls, mais nous, en France, on va tous avoir un CDI ! Cette proposition, que dis-je, cette exigence, porte un nom : cela s’appelle demander le retrait du réel. « C’est difficile et on n’en veut pas », dit Finkielkraut singeant les cortèges. D’accord. Mais il y a deux façons de refuser le monde tel qu’il est : soit on se condamne par un chant du cygne en pilonnant tout ce qu’il en reste, soit, ce reste, on décide de le préserver, et on va de l’avant. C’est le discours de Suède d’Albert Camus : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse ».
Je prétends qu’on peut aujourd’hui, précisément parce que notre pays et notre continent courent à leur perte, renverser la situation : les chants désespérés sont les chants les plus beaux. On peut avoir vingt ans en 2010 en France et dire qu’on ne veut pas devenir des assistés bouffis de ressentiment et de haine. On peut avoir vingt ans en 2010 en France et dire qu’on veut pouvoir créer une entreprise facilement, qu’on ne cherche pas une place sur le marché de l’emploi, mais qu’on veut bâtir sa propre place sur le marché de l’emploi, et que, pour ça, il faut que le Trésor Public nous laisse les coudées franches. On peut avoir vingt ans en 2010 en France et dire qu’un bon couvreur vaut mieux qu’un mauvais sociologue, et qu’il faudrait peut-être en informer la jeunesse qui arrive, qu’on aimerait bien que les clopes coûtent moins cher parce que leur prix est liberticide, qu’on aimerait bien pouvoir conduire bourré de temps en temps parce que la garde à vue est liberticide, qu’on se tape comme de notre première cuite du care de Martine Aubry, qu’on veut une culture libre et affranchie, qui ne dépende pas de l’aide fastidieuse de son ministère, que la libération sexuelle des soixante-huitattardés ne nous intéresse pas, qu’on lui préfère l’amour avec une vraie galoche à la lumière de la lune, que les antidépresseurs payés par la sécu nous dépriment, que Musset, c’est mieux que Diam’s, que la viande coûte trop cher, que Carrefour affame ceux qui nous nourrissent, que la Rolex de Sarkozy ne nous dérange pas, que croiser une burqa nous fait un drôle d’effet, qu’on préfère Muray à Bourdieu, que passer une heure dans une église n’est pas un supplice, que Montherlant a écrit des belles choses et que Le Contrat social est absurde, on peut même dire qu’on aimerait remercier Liliane Bettencourt de ne pas avoir installé L’Oréal en Suisse, et que la voir ainsi traînée dans la boue comme une vieille folle cupide nous attaque l’âme.
On peut avoir vingt ans et dire que la France est belle, et qu’elle mérite d’être vécue.



Sang pour sang moi... |
Morganebib |
LE BLOG DE BEST SELLER ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | JETBOOKS Critiques de livre...
| Le Calice Noir
| ma vie