Jacques Vergès

Jacques Vergès était un homme audacieux, un anti-conformiste, un vrai, jusqu’à l’excès, un grand avocat passionné, passionnant et courageux, un lettré, un littéraire, il avait une vie romanesque, c’était un stratège et un esthète, un type qui avait de l’esprit et du goût, qui rejetait ce qu’il jugeait de misérabiliste dans l’époque et assumait un bonheur provocant. Il est mort, je l’admirais, je l’aimais.

 

Certains croient pouvoir émettre quelque réserve, sans attendre l’expiration du délai de décence, reprochant évidemment et bêtement à Vergès d’avoir défendu Klaus Barbie, Khieu Samphan ou Milosevic, oubliant que pour les grands criminels il faut de grands avocats et de grands procès.

 

Jacques Vergès était un homme libre, assujetti à rien, sous la coupe de personne. Il était secret. Son ami François Gibaut, qui fut aussi son avocat quand on l’accusa d’être le complice de Carlos, rappelle : « c’était un chinois ! » (vous avez compris). Gibaut justement, qui a servi en Algérie pendant que Vergès défendait Djamila Bouhired, qui voulait l’Algérie française quand Vergès réclamait l’indépendance, définit leur relation comme celle de « frères ennemis », dînant ensemble régulièrement, comme des « anciens combattants ». La rédaction de France Inter pourra considérer que ce sont-là deux grossiers personnages complices du même vice, je préfère voir des seigneurs pleins de panache.

 

Pour un petit étudiant comme moi, qui achève ses études dans un monde en voie de pasteurisation, où les bons sentiments s’affichent chaque jour avec davantage d’obscénité, où l’on voudrait tout réduire à un affrontement binaire de gentils et de méchants, d’opprimés et d’oppresseurs, d’artistes engagés et d’exilés fiscaux, un monde où l’on ne peut plus faire grand chose sans enfreindre quelque règle, encouragement ou campagne de prévention, bref un monde en voie de lissage pour tous, Vergès était un prince de la transgression et ça donnait envie. Je ne suis ni communiste ni tiers-mondiste, je n’utilise pas l’expression « radio shalom » pour désigner les intellectuels juifs quand ils s’expriment dans les médias, je ne souscris pas à grand chose de la plaidoirie en défense de Klaus Barbie, n’aurais pas trouvé beaucoup de poésie à fréquenter les khmers et pourtant, l’hommage ici rendu au défunt prince n’est pas suivi d’un mais ou d’un même si. Pour moi Vergès, c’était un maître, et c’est bien humblement, comme un élève, que je le pleure.

 

 



Quand l’Obs découvre les bienfaits du libéralisme

Il m’a fallu quatre heures de train et le mois d’août pour prendre le temps de lire, pour la première fois de ma vie, l’édito de Laurent Joffrin dans le Nouvel Observateur, mais je ne le regrette pas. D’abord parce que le bonhomme m’a toujours été sympathique, même du temps où il officiait à Libération (c’était quand même mieux avec lui qu’avec le tandem Demorand-Bourmeau, ce diptyque tellement cauchemardesque qu’il semble presque irréel). Ensuite parce que je le tiens en assez haute estime, l’ayant trouvé par exemple intellectuellement assez honnête lors de son échange avec ma chère Elisabeth Levy chez Finkielkraut (autre diptyque avec lequel débattre et, pour quelqu’un comme Joffrin, cela revient à se jeter dans une fosse aux lions – on peut donc saluer son relatif courage). Enfin pour cet édito, donc, intitulé Quand Guédiguian fait du Gattaz (édition du 1er au 7 août 2013), circonvolution qui lui fait accoucher d’un solennel éloge du libéralisme économique.

Pour cela, M. Joffrin se penche sur le cas du cinéma français qui, non content d’être le secteur le plus privilégié et le plus coûteux (en argent public) de la culture – alors qu’il en est le moins intéressant et le moins utile (et le plus éloigné de l’art et de la culture) -, trouve encore à se plaindre, et d’une loi de gauche, qui pourtant le privilégie encore davantage (en l’espèce, une convention collective encadrant un peu plus les conditions de travail des techniciens). Ce texte, qui a sur eux force contraignante, déplaît à certains réalisateurs prétendus petits, dont M. Guédiguian qui, comme le note Laurent Joffrin, use des arguments du Medef pour manifester son mécontentement et obtenir – le gouvernement socialiste étant décidément sous le joug des bobos – le report de son application.

Robert Guédiguian, un libéral au Front de gauche

Ce membre éminent de la grande famille du cinéma est (Joffrin écrit cela comme s’il disait « c’est un homme bon qui ne fait que le bien ») « engagé de longue date à la gauche de la gauche », jusqu’à passer aujourd’hui pour « l’un des soutiens les plus affirmés du Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon« . Or que dit ce cinéaste bolchevique ? Que la convention litigieuse, en augmentant les salaires des techniciens et les charges, va « rompre l’équilibre économique des films indépendants », faisant « disparaître » ceux-ci ou entraîner la délocalisation de leur production. Il ajoute qu’il « fait travailler ses collaborateurs la nuit ou le dimanche sans augmenter leur rémunération ». Je serais curieux de savoir quel accueil serait réservé à M. Guédiguian s’il proférait un tel aveu dans un meeting de son parti.

Le meilleur, cependant, dans cette délicieuse rencontre entre la gauche et le réel – phénomène rare qu’il convient de saluer – c’est la conclusion qu’en tire le directeur du Nouvel Obs. Je cite : « Oui, il est des cas où l’excès des lois sociales menace la production et donc l’emploi ; il est des cas où la flexibilité est nécessaire à la survie des entreprises ; il est des cas où l’application trop rigide du Code du travail se retourne contre les travailleurs eux-mêmes. Amère leçon ? C’est celle de la réalité. » Si ça c’est pas du Patrick Devedjian applaudi par Hervé Novelli aux universités d’été de l’UMP, je ne jure plus de rien.

Pour ce qui me concerne, je supprimerais son « il est des cas où ». Oui, l’excès des lois sociales menace la production et donc l’emploi. Oui, la flexibilité est nécessaire à la survie des entreprises. Oui, l’application trop rigide du Code du travail (mais peut-être est-ce le Code du travail qui est trop rigide) se retourne contre les travailleurs eux-mêmes. Patience, amis libéraux, il semble qu’à gauche on commence à voir ce qu’on voit.



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