Ne nous fâchons pas ! Débat avec Michèle Cotta



L’ivresse des sommets

Cyrano de Bergerac, c’est la France. J’ai passé mon enfance devant l’adaptation cinématographique de Rappeneau, avec les magnifiques Depardieu, dans le rôle du héros, et Weber qui interprétait le comte de Guiche, rival en amour de Cyrano, néanmoins frère de sang versé, et admirateur, finalement, de sa liberté. Edmond Rostand fait dire au comte parlant du poète, ces mots :

 

« Oui, parfois, je l’envie

Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie,

On sent – n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal,

Mille petits dégoûts de soi, dont le total,

Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;

Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,

Pendant que des grandeurs on monte les degrés,

Un bruit d’illusions sèches, et de regrets (…) »

 

C’est un propos français. On n’écrirait rien de tel dans un pays anglo-saxon, où la réussite individuelle est sacrée et célébrée, du moins jusqu’à ce qu’elle se retrouve, en cas de succès mal acquis, devant une de ces commissions parlementaires nettement moins timorées que les nôtres. La France est ce pays où ceux qui, par leur talent, leur ruse, leur travail ou leur filouterie, ont réussi à devenir riches et / ou puissants, sont rappelés par la réprobation silencieuse du peuple à leur devoir d’humilité.

 

Il semble pourtant qu’une certaine élite française fasse fi de cette moindre politesse. Elle ne ressent plus ces mille petits dégoûts d’elle-même, ne s’encombre plus de cette gêne obscure. Ses manteaux ne traînent plus rien, plus rien d’autre que son autosatisfaction d’être arrivée où elle se trouve. A un certain niveau de pouvoir ou de richesse, de simples mortels se laissent gagner par l’ivresse des sommets. C’est ce dont été frappés, dans l’histoire récente, Jérôme Cahuzac puis Aquilino Morelle qui, se croyant propriétaires de l’Etat et s’imaginant par suite exemptés de ses lois, n’ont finalement en commun que des soupçons de corruption passive et une arrogance qui, elle, n’est plus à démontrer. Ceux qui, parmi les gouvernants au sens large, s’attachent à n’être jamais pris en défaut de probité, sont les premières victimes collatérales des comportements sus-cités, car les Français ne manqueront pas de mettre tout le monde dans le même sac et de voir, dans cette nouvelle affaire de souliers, une preuve de plus du sentiment qu’ils ont qu’en haut une espèce de mafia s’enrichit dans l’ombre, par un aller-retour constant d’intérêts croisés entre dirigeants des sphères privée et publique. Le domaine de la santé est le plus pathologique tant les laboratoires ont acheté de consciences, mais il n’est pas le seul. Partout, certains de ceux qui font le choix d’une carrière dans l’administration semblent avoir égaré ce principe simple, qui est que l’Etat doit être, en toute circonstance, du côté du peuple.

 

L’ivresse des sommets, ou esprit d’élite, amène ceux qui s’y laissent aller à se croire physiologiquement différents du reste des hommes, à penser que les pauvres le sont parce qu’ils sont moins intelligents qu’eux, à justifier leurs délires égotiques, leurs accaparements et leurs privilèges par le seul génie dont ils sont convaincus d’être dotés. La vérité est que, pour arriver au pouvoir, il faut certes des qualités intellectuelles et un laborieux acharnement, mais il faut aussi peu de scrupules et la plus dévorante ambition ainsi que, bien souvent, si j’ose me risquer à un vocabulaire un peu bourdieusien, un bon capital de départ. L’Etat ne doit pas servir ces gens-là : ce sont ces gens-là qui doivent le servir, tandis que l’Etat, lui, doit servir la France et son peuple. La puissance publique ne peut pas être mise à profit de la vanité de tous ces petits marquis grotesques, à qui, en d’autres temps, on a coupé la tête.



La libération d’un écrivain

Si j’ai l’insigne privilège de connaître François Gibault, homme libre, écrivain, officier dans l’armée française, biographe de Céline et président de la Fondation Dubuffet, avocat dont la robe, bardée de multiples décorations, et dans les plus hauts grades, ressemble à la veste de l’un de ces généraux africains qu’il a tant aimé défendre, j’ai surtout du plaisir à le connaître, à lui parler, à l’écouter surtout, lui qui a vécu si hautement et si densément. Je tiens pour un encouragement à faire aussi bien que lui, ce à quoi je ne parviendrai jamais, le regard bienveillant qu’il me jette depuis l’oeil rieur qui dépasse de petites lunettes en fer qui lui donnent à dessein l’air méchant – pour qu’on ne sache pas trop qu’il est gentil.

François Gibault vit et travaille dans l’hôtel particulier où il est né, dans le 7e arrondissement de Paris, juste à côté de la Pagode que sa famille a dû vendre voici quelques années. Il a connu Arletti, été l’ami de Françoise Sagan, qu’il accompagna dans ses vacances normandes et ses nuits agitées, du roi Hassan II ou de Pierre July, qui devint grâce à lui et comme lui commandeur de la Légion d’honneur, quelques jours avant de mourir (« Je lui ai porté sa cravate rouge à l’hôpital, qu’il a placée sur sa table de nuit, et ses yeux s’illuminaient quand il la regardait »). Ce sont des noms comme ceux-là, que sème Libera me, un dictionnaire autobiographique où l’ordre alphabétique fait cohabiter Chapour Bakhtiar, Édouard Balladur et Simone de Beauvoir, tous passés dans les vies de Gibault.

Dans les salons proustiens

Avocat du fils français d’Hitler, de Bokassa, de Kadhafi, de plusieurs membres de l’OAS, du directeur de la police à Rabat pendant l’affaire Ben Barka, de Lucette Destouches et d’une foule de gens petits et grands, l’auteur du merveilleux Singe (un autre texte autobiographique) a plaidé aux côtés des plus grandes voix du barreau de Paris que furent Floriot, Garçon ou Tixier-Vignancour, a dîné avec Malraux, qu’il a trouvé déplaisant, avec Aragon, qui ne lui fit guère meilleure impression, a conversé dans des salons proustiens avec des convives dont les noms interpelleront ceux qui, comme lui, louent « la permanence de la noblesse française » : Vogüé, Rohan-Chabot, Broglie, d’Orléans. De ces personnages plus ou moins entrés dans l’histoire, et pour des raisons plus ou moins bonnes, François Gibault dresse des portraits surprenants, loin de ce que l’on croyait savoir d’eux.

Un parmi d’autres, celui de Dubuffet : « Quand on avait parlé quelques instants avec lui, on s’apercevait qu’il avait la tête la mieux faite qui soit et pleine, et un vrai génie d’expression verbale. Il parlait avec la bouche et les yeux un français mérovingien, ponctué de mots rares, de tournures étranges et de formules justes, et l’on ne savait jamais quand il commençait à parler, ni où il voulait en venir, ni même quel était le sens de son propos. Pour le savoir, il fallait le suivre dans le dédale inouï de ses pensées et l’entendre jusqu’à sa chute, toujours inattendue. »

Insolence

François Gibault s’est ainsi forgé l’esprit au contact des plus grands artistes, écrivains ou hommes politiques. Mais, véritable avocat, il a toujours aimé les damnés, les proscrits, les brigands, comme en témoigne le magnifique récit du procès intenté par Josyane Savigneau à Jean-Edern Hallier, que Gibault défendait avec Jacques Vergès : « La salle, évidemment comble, était partagée en deux : la partie gauche très chic, avec force académiciens et gens du monde et des lettres venus soutenir Josyane et son avocat, Jean-Denis Bredin, membre de l’Académie française ; et à droite, tous les voyous de plume de Paris, Marc-Édouard Nabe en tête, tous prêts à chahuter et à s’amuser. Plaidant le premier, j’ai rappelé la querelle Sartre-Céline et la manière dont Céline, plutôt que de traîner Sartre devant les tribunaux, l’avait ridiculisé dans À l’agité du bocal. Vergès, quant à lui, avait décidé d’écorcher le nom de la victime tout au long de sa plaidoirie, et ainsi devint-elle Mme Savignon, Mme Sauvignat, Mme Savignou. »

De Libera me, on admire le style, l’insolence, le chic. Avec Libera me, on plonge dans l’histoire contemporaine par des voies singulières. C’est un texte au charme enchanteur. À propos de son grand-père, parti de rien, devenu chef d’entreprise, l’auteur écrit : « Je ne suis ni prince, ni duc, ni pair, mais je suis fier de descendre de ce chevalier des temps modernes. » Ce qu’il est, lui aussi, assurément.

 

Libera me de François Gibault (éditions Gallimard). 23 euros.



de Maggie à Mao

Margaret Thatcher, qui nous manque, qui a su redresser la Grande-Bretagne pendant qu’on s’enfonçait dans le jack-languisme, avait le sens de la formule et savait calmer les ardeurs des collectivistes à tout crin. « Le socialisme s’arrête là où s’arrête l’argent des autres », disait-elle comme un sniper atteint sa cible du premier coup. Au pouvoir, la gauche s’est toujours comportée avec l’argent des autres comme si c’était le sien. Quel que soit le contexte, quels que soient les résultats de sa politique, quel que soit le niveau de pauvreté du peuple. L’année dernière, rien que pour les membres des cabinets ministériels, c’est-à-dire une part infime des gens qui nous gouvernent mal et chèrement, ça a coûté 12 millions d’euros. Si leConseil d’État était saisi de l’affaire, il annulerait rétroactivement ces versements au nom d’un bilan coût-avantage défavorable à la puissance publique. Personnellement, je pense que ça mérite la correctionnelle pour soustraction frauduleuse de la chose d’autrui, c’est-à-dire le vol.

Ainsi que le révèle Le Figaro, qui s’est tapé les 100 pages de tableaux du dernier « jaune budgétaire » annexé au projet de loi de finances 2014, autrement dit un document à la forme la plus obscure possible pour tenter d’en dissimuler le fond, « les ministres les plus généreux ont distribué par collaborateur plus de 3 500 euros mensuel de revenus bruts complémentaires. Plus de deux smic par mois, en somme. En plus du salaire, donc. Et il ne s’agit là que d’une moyenne ». Comprenez que des gens qui ont augmenté les impôts de 60 milliards depuis 2012, qui n’ont pas su faire baisser le chômage, ni la dette, ni le déficit commercial, ni la délinquance, et qui ne réforment rien sérieusement, attendant les bras ballants une reprise qui ne vient pas au nom d’une absurde conception cyclique de l’économie, bref, qui administrent le pays comme le capitaine duTitanic manoeuvrait son paquebot, ces gens-là estiment être fondés à se verser les uns les autres l’argent qu’ils prennent sur les travailleurs et qu’ils ne donnent pas aux pauvres.

Qu’ils aillent faire un tour dans le privé !

J’entends toujours les membres des cabinets ministériels m’expliquer qu’ils sont bien payés parce qu’ils travaillent beaucoup, qu’ils subissent un stress très important et dorment peu. Ils ne vont pas jusqu’à affirmer devant moi qu’ils font cela pour le bien du pays, reconnaissant que c’est avant tout leur petite carrière qui les préoccupe (et il faut dire que, sur un CV, ça fait toujours bien, où qu’on souhaite aller par la suite). Il faudrait que ces gens aillent dans n’importe quelle entreprise normale, ce qu’ils n’ont souvent jamais fait de leur vie, et ils s’apercevraient que n’importe quel job, payé deux ou trois fois moins pour les mêmes diplôme et expérience, demande qu’on travaille beaucoup, qu’on subisse un stress très important et qu’on dorme peu. La vérité, c’est que les cabinets ministériels, lieux de toutes les cooptations et de toutes les incompétences, sont des îlots en dehors du réel pour normaliens et sciences-pistes des beaux quartiers de Paris. Le poisson pourrit toujours par la tête, disait Mao Tsé-toung, leur grand inspirateur.



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