French Psycho

Texte paru dans le troisième numéro de la Revue littéraire du Barreau de Paris  

J’ai donné à mes amis François Gibault et Etienne Lesage des extraits de mon journal, sans être certain d’avoir eu là une très bonne idée tant je répugne désormais à publier des écrits trop personnels, surtout si c’est pour qu’ils soient lus par des avocats qui les couvriront de leur sévérité et de leurs moqueries. A votre bon cœur, messieurs – dames !  

2014

Ce qui me plaît vraiment, c’est la musique et le vin, et le soleil, la mer, la campagne, tout le reste je m’en fiche un peu.

Ce que fait faire l’amour : acheter des petites baskets blanches, un parfum cher, prendre rendez-vous à l’aube de l’autre côté de la ville pour refaire mon passeport, regarder sur Internet le prix des billets d’avion, lire Proust pour essayer d’y voir plus clair dans le désir, le non-dit, le langage des yeux et des gestes.

Les poumons et le cœur vides, j’écoute Bashung en regrettant les cigarettes, en mal de sensations fortes. La France a rarement été aussi sinistre qu’aujourd’hui, tous mes copains s’en vont, j’ai déjà trop construit ici pour tout abandonner.

2015

Tout à l’heure, rue de l’Abbé de l’Epée, avant d’aller à la fac j’ai mis très fort Cesaria Evora, regardé mon appartement, me suis vu seul là-dedans, avec mes vingt-cinq ans, mon côté jeune adulte quoi, et je me suis souvenu du petit duplex qu’on habitait rue Descartes quand j’étais enfant, avec un salon qui me semblait grand, des vieilles poutres tordues et une grosse chaine hi-fi sur laquelle mon père mettait Cesaria Evora. Elle chantait « sodade, sodade », je crois que mon père était déjà mélancolique, et nous aussi les enfants, on était mélancoliques, elle est tellement triste et tellement belle cette musique, je dansais sur la table basse en écoutant ce chant qui m’enivrait, j’adorais les instruments, la voix, le rythme ondoyant, et là c’était sans doute plié pour quarante ans, des enfants bercés par Petit pays en gardent quelque chose toute leur vie.

2016

J’ai dîné hier avec Pierre Cardin qui était drôle, brillant, original, impérial. Quand on a marché vers sa voiture avec un de ses collaborateurs, tous les trois en costume-cravate, entre les arbres, sortant du restaurant italien, lentement, j’avais le sentiment d’être avec le Parrain, et ça n’était pas une fiction, Pierre Cardin est Don Cardin. Pour preuve : nous le raccompagnons, à bord de sa vieille Jaguar massive, au bruit de voiture de sport, jusqu’à son appartement de l’avenue de Marigny, qu’il vient d’acquérir alors qu’il possède des immeubles rue de l’Elysée et partout autour, et c’est un policier qui ouvre la barrière pour nous laisser nous garer dans la contre-allée qui jouxte l’immeuble. Se faire ouvrir la barrière de chez soi, en face du palais de l’Elysée, par un policier, pour garer une Jaguar, quand on n’a jamais été fonctionnaire ni ministre… J’ai envie d’être quelqu’un comme Pierre Cardin mais je ne me sens pas la même énergie.

2017

Butte aux Cailles, six heures du soir. Un orage fait craquer le ciel. Je bois un café qui a refroidi en écoutant Erik Satie, ces Gnossiennes et ces Gymnopédies qui m’accompagnent depuis dix ans. Je dois écrire quelque chose pour le Point, n’y arrive plus. Emmanuel Macron a trop brouillé les cartes, je ne sais pas par quel bout prendre l’actualité politique. Avant, c’était simple : droite, gauche, réactionnaires bas de plafond, socialistes enténébrés, je tirais dans le tas. Les choses ont changé très vite. J’ai déjà l’impression d’appartenir à une autre époque. J’aimais l’ère Sarko, quand c’était chic de faire scintiller sa Rolex dans le patio rouge et blanc de l’hôtel Costes et quand Bret Easton Ellis publiait des livres. Tout cela est fini, les mêmes gens qui faisaient cela hier boivent aujourd’hui des vins biodynamiques, pratiquent l’agro-tourisme, portent des vêtements fabriqués selon des normes éco-responsables, soutiennent la politique d’Anne Hidalgo. Il reste heureusement Donald Trump, qui ranime l’idée que je me fais de l’Amérique, l’Amérique chromée, bruyante, qui dépense, qui hystérise, qui vit. La séquence progressiste m’emmerdait, Obama avec ses discours de patron de Sciences Po, c’était vraiment l’enfer ! Là au moins ça envoie le bois, ça dépote, ça brille, on est à la fois dans Le loup de Wall Street et dans Liberace. C’est la nuit maintenant. J’écoute la musique de Scarface en regardant ma Rolex jeter ses derniers feux dans le noir.

 

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